Réseau école du Parti communiste français

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Les rapports sociaux de classes, Entretien avec Alain Bihr

le 05 janvier 2014

Les rapports sociaux de classes, Entretien avec Alain Bihr

Alain Bihr, à quelles intentions répond l’ouvrage que vous venez de publier ?
Tout d’abord, à celle, générale, de la collection dans laquelle il paraît. Il s’agit de mettre à la disposition du lecteur, et plus particulièrement d’un lecteur militant, sous un format de poche et un volume réduit, une présentation aussi méthodique et synthétique que possible des principes de l’analyse marxiste des rapports sociaux de classes.
Cela présuppose évidemment qu’un tel lecteur existe aujourd’hui. À différents signes, on peut en faire le pari. Après une éclipse de plusieurs décennies, consécutives à l’effondrement du mouvement ouvrier européen et de ses modèles politiques (la social-démocratie occidentale et le « socialisme d’État » oriental), la catastrophe socio-économique engendrée par la déferlante des politiques néolibérales a remis globalement Marx à l’honneur. De plus, sous les coups de ces politiques, la fable d’une « moyennisation » des sociétés capitalistes développées (la constitution d’une immense classe moyenne englobant les deux tiers voire les quatre cinquièmes de la population) a volé en éclats. Car ces politiques, génératrices d’une aggravation des inégalités sociales sur tous les plans, ont fini par rendre perceptible la persistance et d’une division de ces sociétés en classes sociales et d’une intense lutte des classes permettant aux uns d’accroître leur richesse, leur pouvoir, leur prestige au détriment des autres. Mon ouvrage vise tout simplement à rendre intelligibles ces intuitions désormais redevenues communes, tout en les confortant par une armature théorique adéquate.

Ainsi, vous considérez qu’il existe un étroit rapport entre l’aggravation des inégalités produite par les politiques néolibérales et le retour des analyses marxistes en termes de lutte des classes ?
Certainement ! Les analyses que nous avons menées, Roland Pfefferkorn et moi-même, au cours des vingt dernières années, sur le devenir des inégalités sociales, ont permis d’établir non seulement leur maintien mais encore leur aggravation sous l’effet de ces politiques. Plus précisément même, nous avons établi le caractère systémique de ces inégalités au sens où elles se déterminent réciproquement, en tendant à se renforcer mutuellement, en donnant lieu à accumulation de privilèges pour les uns et de dévalorisations multiples pour les autres, autant de phénomènes qui se reproduisent largement de génération en génération. Autant de phénomènes suggérant la présence d’une structure relativement solide et permanente.

Mais pourquoi continuer à privilégier la référence au marxisme ? N’y a-t-il pas d’autres approches possibles de ces phénomènes ?
Bien sûr que si ! Et je ne me prive pas d’ailleurs de procéder à quelques emprunts à des auteurs non marxistes, Pierre Bourdieu par exemple. Cependant, je continue à privilégier la référence à Marx pour deux raisons au moins.
En premier lieu, Marx le premier et, bien souvent, mieux que ses successeurs, marxistes ou non, a su jeter les bases de l’analyse des classes sociales, en défendant l’idée que ce sont les rapports entre les classes plutôt que les classes sociales qu’il faut placer au centre de l’analyse : qu’il s’agisse de classes en soi ou de classes pour soi, pour reprendre une terminologie classique, les classes n’existent et ne peuvent se comprendre que dans et par les rapports qui les unissent entre elles. Rapports qui trouvent leurs fondements dans les rapports capitalistes de production, avec leurs dimensions irréductibles d’exploitation et de domination.
La seconde spécificité et originalité de l’approche marxienne est l’insistance mise sur la dimension de lutte inhérente aux rapports de classes. Pas de classes sans luttes des classes ! Ce qui signifie que les rapports entre les classes sont nécessairement des rapports conflictuels mais aussi, inversement, que les classes n’existent que dans et par leurs luttes les unes avec et contre les autres. En ce sens, Marx tourne radicalement le dos à une longue tradition sociologique, notamment française, qui n’a su parler que de classes sans luttes (on étudie telle classe, la bourgeoisie ou la classe ouvrière, en elle-même, coupée en quelque sorte des rapports conflictuels la liant aux autres classes) ou de luttes sans classes.

Mais, ce disant, vous ne vous démarquez pas de ce que le marxisme répète à ce sujet depuis plus d’un siècle, semble-t-il.
Détrompez-vous. Ma fidélité aux principes de la démarche marxiste ne m’empêche pas de prendre quelque distance critique par rapport à une certaine orthodoxie marxiste. Par exemple, si je continue à faire de la lutte des classes le moteur de l’histoire contemporaine, je la conçois comme un moteur à quatre temps et non pas comme un moteur à deux temps. Je pense en effet que les rapports capitalistes de production donnent naissance non pas à deux classes (une classe capitaliste ou bourgeoisie et un prolétariat d’ouvriers et d’employés) mais à trois classes : au sein de ces rapports se forme une classe de salariés chargés des tâches de conception, d’organisation, de contrôle et d’inculcation des rapports de domination, dans le travail aussi bien que hors du travail, par lesquels le capital assure sa reproduction – je la dénomme encadrement pour cette raison : elle regroupe le gros (mais non l’intégralité) de ce que la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles que l’INSEE répertorie comme « cadres et professions intellectuelles supérieures » et comme « professions intermédiaires ». À quoi s’ajoute la petite bourgeoisie des travailleurs indépendants (agriculteurs, artisans et petits commerçants, professions libérales) mettant en valeur par leur travail des moyens de production qui leur sont propres, classe d’origine précapitaliste mais que les rapports capitalistes de production tendent simultanément à dissoudre et à reconstituer sur de nouvelles bases.
Ou encore, si je continue à faire de la lutte des classes le principe générateur des classes sociales, je montre aussi combien elle peut tout aussi bien les faire disparaître. Car, d’une part, elle tend à les décomposer en accentuant des clivages internes, en donnant ainsi naissance voire en autonomisant des fractions ou des couches spécifiques au sein de certaines classes ainsi que des catégories à cheval sur plusieurs classes. Tandis que, d’autre part, les contraintes mêmes des luttes de classes conduisent nécessairement classes, fractions et couches à passer des alliances entre elles, qui peuvent quelquefois donner naissance à des blocs sociaux au sein desquels on observe des phénomènes de fusion partielle des protagonistes sous l’hégémonie de l’un d’eux. Autrement dit, les luttes de classes peuvent donner naissance à plus ou à moins que des classes sociales. Preuve qu’il s’agit là d’un processus plus complexe que les formules simples auxquelles on a eu quelquefois tendance à vouloir le réduire.
Ce n’est qu’au niveau de ces blocs sociaux que se manifeste la bipolarisation du champ sociopolitique, ordinairement sous la forme d’une opposition entre un « bloc au pouvoir », sous hégémonie de la classe capitaliste ou de l’une de ses fractions, et le « peuple », les classes populaires, sous hégémonie d’éléments variable de ces dernières

À mettre ainsi l’accent sur les rapports sociaux de classes, n’en oubliez-vous pas les autres rapports sociaux qui structurent les sociétés contemporaines : rapports de sexes, rapports intergénérationnels, etc. ?
Au contraire, dans la conclusion de l’ouvrage, il m’a paru nécessaire de rappeler que les rapports sociaux de classes n’épuisent pas les phénomènes de structuration et de conflictualité au cœur des sociétés contemporaines. Rapports de sexes, rapports de générations mais aussi rapports internationaux les concurrencent sous ce double angle. Se pose alors la question de leur articulation. À cet égard, je défends l’autonomie relative de chacun de ces complexes de rapports sociaux dans leur détermination mutuelle, sans qu’il y ait prédominance ou prévalence systématique de l’un ou l’autre d’entre eux. Mais aussi la détermination en dernière instance de l’ensemble de ces rapports, tels qu’ils existent aujourd’hui, par les rapports capitalistes de production : ceux-ci constituent la véritable matrice tant des rapports sociaux de classes que des rapports internationaux et ils ont très notablement infléchi les rapports de sexes et les rapports intergénérationnels tels qu’ils ont été hérités de l’histoire des sociétés précapitalistes.  

Propos recueillis par Florian Gulli pour La Revue du projet

*Alain Bihr, est sociologue. Il est professeur émérite à l’Université de Franche-Comté.

La Revue du projet, n° 32, décembre 2013
 

Classe et conscience de classe, Jacques Bidet*

le 10 avril 2013

Classe et conscience de classe, Jacques Bidet*

Une « conscience de classe » stratégique suppose que l’on soit capable d’identifier en termes de classe nos adversaires et nos partenaires politiques.

Je présente ici la thèse formulée dans mon dernier livre L’État-monde. Libéralisme, socialisme et communisme à l’échelle mondiale. Une refondation du marxisme, paru à la fin de l’année 2012, – dans le chapitre « Classe, parti, mouvement ». Cette thèse s’appuie sur une série de livres antérieurs, consacrés notamment au Capital.

Un parti communiste a notamment pour fonction de faire émerger une conscience de classe qui permette l’engagement dans une stratégie d’émancipation. Il me semble qu’à cet égard la tradition marxiste pèche sur un point essentiel. Elle se représente la classe dominante sous la forme des seuls capitalistes, entourés de groupes fonctionnels à leur service. Pour des raisons que je ne puis présenter ici, mais que j’argumente en termes philosophiques, économiques, sociologiques, juridico-politiques et historiques, je parviens à une thèse différente – laquelle n’est cependant pas étrangère aux traditions marxistes qui insistent sur la bureaucratie, la technocratie, etc., ni non plus à la pratique des communistes, mais que leur théorie (et donc leur langue politique) réfléchit mal.

Une structure de classe
propre à la société moderne

Il y a, selon mon analyse, une structure de classe propre à la société moderne : un clivage entre deux classes. Mais son sommet se clive lui-même selon les deux grandes formes de coordination rationnelle à l’échelle sociale que sont le marché et l’organisation, instrumentalisés en « facteurs de classe ». Marx a entrevu cela, mais sa vision de l’histoire conduit finalement d’une époque dominée par le marché capitaliste à une autre, libérée par l’organisation socialiste. La classe dominante présente en réalité deux pôles, celui de la propriété sur le marché et celui de la compétence (au sens d’avoir compétence, non d’être compétent) dans l’organisation : donnant lieu à deux formes de privilège dont chacun possède son propre mécanisme de reproduction. Soit aujourd’hui la Finance (masquée) et l’Élite (autoproclamée), hégémonisée par la précédente. L’autre classe n’est pas seulement « dominée » : c’est la « classe fondamentale » ou « populaire » – on peut l’appeler « le Peuple » –, dont l’unité et la diversité s’analyse à partir des relations diverses (notamment de production) de ses diverses fractions à chacun des deux facteurs de classe.

Passer de la « classe en soi » à la « classe pour soi », à la conscience de soi, est un vieux problème du mouvement ouvrier. Cette conscience naît du sentiment de l’injustice et des luttes de tous ordres qu’elle engendre, formant tradition, mémoire, culture politique de classe. Je me limite à un point, qui concerne, dans la tradition de Gramsci, le rôle du « parti » dans ce processus.

Trois forces en présence
De l’analyse que je viens de présenter, il résulte que la lutte entre les deux classes se déroule entre trois forces sociales, le Capital, l’Élite et le Peuple, à travers des modalités d’alliances et d’hégémonie qui varient dans le temps. Il n’est pas facile d’accéder à une conscience de classe qui réponde à cette dialectique. Le biais fallacieux qui découle, dans la tradition marxiste, de l’approche binaire capital/travail (là où il y a trois forces en présence) est entretenu par la disposition binaire qui découle de la contrainte démocratique moderne d’un gouvernement à la majorité, clivant en deux la scène politique. Le résultat se dit : Droite/Gauche. Or cela ne signifie pas « capital contre travail », mais clivage au sein de la classe dominante. La « Finance » occupe la droite, « l’Élite » occupe la gauche. La Classe Fonda­mentale répartit ses voix entre « le parti des patrons supposés efficaces » et « le parti des fonctionnaires supposés compétents ». Elle ne peut accéder à une identité politique autonome, à la capacité à se représenter elle-même, qu’à travers le « parti » qu’elle suscite. Ce tiers parti, populaire, fluctuant dans ses contours, n’a eu d’efficacité historique que dans la mesure où il a compris que, pour briser la classe dominante, il devait briser la connivence entre ses deux composantes, et pour cela s’allier à l’Élite contre la Finance, mais en position hégémonique, et donc sur la base de la force rassemblée du « peuple ». Il y eut de cela entre 1970 et 1974. Cela restera toujours un objectif.
Dans le langage des communistes et autres critiques radicaux, ce que j’appelle ici « l’Élite » n’est pas identifié dans la position structurelle de classe qui est la sienne, mais seulement dans le registre politique, comme relais du capital. Une « conscience de classe » stratégique suppose que l’on soit capable d’identifier en termes (ternaires) de classe nos adversaires et nos partenaires politiques. Nous ne pourrons dire Nous, que si nous savons dire qui ils sont, Eux, les uns et les autres. Ce n’est pas qu’il manque les mots pour le dire. Il manque les concepts.
Une réponse plus explicite à la question posée demanderait naturellement de plus longs développements. 

*Jacques Bidet  est philosophe. Il est professeur émérite à l’université Paris-Ouest Nanterre – La Défense.

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

Construire un nouveau bloc historique, Elisabeth Gauthier*

le 10 avril 2013

Construire un nouveau bloc historique,  Elisabeth Gauthier*

Les transformations du capitalisme ces dernières décennies ainsi que l’offensive néolibérale ont profondément reconfiguré les sociétés. La définition d’une stratégie politique transformatrice doit se réaliser à partir de ces nouvelles réalités et s’avère d’une grande complexité.

La large coalition des forces ayant constitué dans de nombreux pays européens la base sociale des « trente glorieuses »,  après la victoire sur le fascisme, s’est désintégrée. En France, après avoir porté la gauche au pouvoir en 1981, l’alliance entre le salariat du secteur public et les milieux populaires s’est progressivement désagrégée, à la suite du tournant néolibéral effectué par François Mitterrand en 1983.

Des fractures profondes
de la société

Les décennies qui ont suivi ont profondément fracturé la société, ce qui pose des défis inédits aux forces de gauche dont l’objectif consiste à rassembler une majorité en faveur d’un véritable changement. Privatisations, éclatement du salariat, mise en concurrence généralisée des salariés et des territoires, divisions croissantes au sein des classes subalternes, démontage social et dé­mo­cratique, érosion des organisations issues du mouvement ouvrier, pénétration de l’idéologie néolibérale, sont autant de facteurs qui modifient profondément la donne. Ils nous obligent à penser une stratégie politique à partir des fractionnements et divisions au sein de la société, avec le but d’en dépasser certains pour constituer un nouveau bloc social en capacité de porter un changement de politique.

C’est à travers un processus complexe – l’hégémonie – que s’exerce et se perpétue, selon Antonio Gramsci, le pouvoir des classes dominantes. Contester ce pouvoir suppose de viser une contre-hégémonie, et c’est à partir de cet objectif qu’une stratégie politique transformatrice est à définir. Il s’agit de construire du « sens commun », de viser avant tout une nouvelle hégémonie culturelle, de bâtir les fondements d’un nouveau bloc social ayant la capacité de générer une majorité de changement.

Cristalliser du sens commun
La constitution d’un bloc historique pouvant générer un nouveau pouvoir suppose de construire, dans la confrontation de classe, des alliances entre différentes forces sociales dont les intérêts ne sont pas identiques, mais peuvent, sous certaines conditions, converger. Un tel projet politique ne saurait être l’addition d’une série d’intérêts différents. Il doit pouvoir cristalliser du sens commun. On est loin d’une conception mécaniste, sociologisante de la définition de l’intérêt de classe. Il s’agit d’un processus politique pouvant faire émerger dans la société une perspective de changement sur la base d’une nouvelle hégémonie culturelle, d’une nouvelle alliance entre forces sociales opposées aux classes actuellement dominantes. Même si les classes subalternes sont socialement et politiquement éparpillées et fragmentées, les forces du capital sont bien leur adversaire.

Tout indique que la logique du capitalisme contemporain, la logique financière, est particulièrement destructrice pour le travail, le salariat, les choix en matière de production, de recherche et d’éducation, pour les services publics et biens communs, la sécurité sociale et personnelle, l’organisation des territoires, les besoins écologiques, la démocratie, l’organisation du monde. Ce qui pourrait conduire à un rassemblement très large face à l’oligarchie actuellement au pouvoir. Mais, dans le même temps, les classes dominées sont socialement et politiquement plus fragmentées que naguère ; ce qui rend la constitution d’un nouveau bloc social très difficile. Et l’offensive néolibérale des dernières décennies a profondément ancré des idées qui empêchent une vision solidaire de la société et l’action collective. Le contraste est fort dans nombre de pays européens, entre l’intensité des luttes et sentiment d’impuissance, entre colère et repli.

Un projet alternatif
Face à ces obstacles, un projet politique alternatif doit pouvoir proposer une autre logique qui serait particulièrement motivante pour les populations les plus frappées par la crise, les milieux populaires et ceux qu’on qualifie de « couches moyennes inférieures ». C’est notamment au sein des classes subalternes que l’hégémonie dominante développe des trésors d’ingéniosité pour faire vivre toutes les divisions possibles et imaginables, entre plus et moins pauvres, entre « méritants » et « assistés » entre Français et étrangers, entre salariés de différents statuts, entre populations de différents territoires, générations, religions. Pour contrer activement cette approche ségrégationniste de la société, il s’agit de revitaliser une interprétation des confrontations actuelles sous l’angle de la confrontation de classe. Dépasser tendanciellement ces divisions dangereuses pour la société et paralysantes pour la gauche, nécessite un projet politique d’une nouvelle qualité, représentant un intérêt commun face aux objectifs de la bourgeoisie. Élaboration et appropriation d’un tel projet ambitieux supposent un nouveau pouvoir d’interprétation du côté de celles et ceux qui sont appelés à s’unir et à agir. C’est dans ce contexte que le concept de la lutte pour une nouvelle hégémonie culturelle comme élément central de la stratégie politique prend tout son sens. 

*Élisabeth Gauthier  est directrice d’Espaces Marx.
La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

Rendre au travail ses libertés et son pouvoir d’agir ! Maryse Dumas*

le 10 avril 2013

Rendre au travail ses libertés et son pouvoir d’agir ! Maryse Dumas*

« Ringardiser » la lutte des classes vise à nous priver d’une grille de lecture des contradictions qui traversent notre société et surtout, des leviers susceptibles de renverser les rapports d’exploitation et de domination.

Plus de six Français sur dix estiment, d’après une enquête récente de L’Humanité, que la lutte des classes est une réalité. Ils n’étaient que quatre sur dix à avoir cette opinion à la fin des années 1960. Aussitôt l’étude publiée, le concert de la bien-pensance néolibérale (voire social-libérale) s’est fait entendre : c’est à qui donnerait les gages les plus percutants, de ceux qui n’y avaient jamais cru à ceux qui n’y croyaient plus ! Comme s’il s’agissait d’une foi religieuse et non d’une réalité.

Une contradiction majeure
Coup sur coup, on apprend que le nombre de milliardaires augmente et leurs fortunes aussi tandis qu’il n’y aurait plus d’argent pour financer les retraites ou les indemnisations chômage et que les ouvriers de plusieurs entreprises industrielles sont sommés d’accepter, au nom d’un maintien hypothétique de leurs emplois, la baisse de leurs salaires et l’allongement de leur durée du travail.

C’est d’abord cela la lutte des classes, avant les manifestations ou les grèves, et ce sont les possédants et les puissances financières qui la mènent le mieux et le plus consciemment. Ce sont leurs choix qui font tous les jours la démonstration de sa réalité bien vivante.

D’où l’importance du résultat de l’enquête même s’il faut le nuancer : plus nombreux à reconnaître l’existence de la lutte des classes, les Français le sont nettement moins à pouvoir préciser quelle est leur propre appartenance, leur propre positionnement dans celle-ci. Là se trouve la contradiction majeure sur laquelle doit être entrepris un travail théorique et politique de grande importance pour toutes celles et tous ceux en recherche d’une stratégie de transformation fondamentale de la société. Théorique, car les bouleversements intervenus et en cours dans la sphère productive, et plus largement dans la société elle-même, obligent à redéfinir les contours de la lutte des classes. Politique, car « la conscience de classe » ne peut résulter que d’un processus combinant identification et intervention, luttes réactives et stratégies de transformation.

Donner corps à un réflexe,
une intuition

En 2009, dans les premiers mois de la crise financière, plusieurs millions de personnes ont manifesté à plusieurs reprises avec l’ensemble des syndicats, unis par un mot d’ordre : « la crise c’est eux la solution c’est nous ». Qui « eux » ? Qui « nous » ? Voilà un premier travail théorique à mener, pour donner corps à ce qui n’est, la plupart du temps, qu’un réflexe ou une intuition.
La plupart des luttes, des manifestations, des contestations sociales font l’objet d’un soutien de 60 à 70 % des Français. La même proportion se retrouve pour penser que dès lors qu’une manifestation entraîne plus d’un million de personnes, la loi devrait en tenir compte. 60 à 70 % c’est aussi la part des ouvriers et employés dans notre pays. Elles et ils partagent un niveau de vie voire même un mode de vie commun, voire des comportements électoraux. Pourtant l’identification autour d’objectifs fédérateurs a du mal à se construire tant le salariat est éclaté, tant les méthodes managériales poussent à la destruction des collectifs de travail, des solidarités collectives.

Parvenir à nommer les lignes de partage et les appartenances de classes, qu’il ne faut pas confondre avec les catégories sociales est incontournable : tant qu’on n’a pas de mot pour dire une réalité on ne parvient pas à la penser. Les mots d’hier ne sont plus en rapport avec le réel : « la classe ouvrière organisée » ne correspond plus à la façon dont se vivent des millions d’ouvriers. Et que dire des millions d’employés voire de cadres, d’artisans, de travailleurs « indépendants » saignés à blanc par le système ?

Comment nommer la classe capitaliste elle-même ? Les actionnaires ? Mais plusieurs millions de salariés sont actionnaires de l’entreprise dans laquelle ils travaillent et les banques transforment en actions une bonne partie de l’épargne populaire : la frontière de classes divise les actionnaires eux-mêmes entre ceux qui ont la réalité du pouvoir et ceux qui n’en ont que l’illusion.

Définir une stratégie de conquêtes du ou des pouvoirs est l’enjeu primordial de toute réflexion sur la lutte et la conscience de classe : pouvoir politique mais surtout pouvoirs économiques. Le système d’exploitation prend racine et se développe par l’exploitation du travail : c’est donc bien en rendant au travail ses libertés fondamentales, son pouvoir d’agir sur tous les pouvoirs qu’on pourra véritablement changer la société. 

*Maryse Dumas est syndicaliste, membre du Conseil économique, social et environnemental.

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

Luttes de classe et politique, Isabelle Garo*

le 10 avril 2013

Luttes de classe et politique, Isabelle Garo*

Les luttes de classe n’ont jamais disparu de l’histoire du capitalisme. Mais, d’une part leurs conditions se renouvellent en permanence. D’autre part, la conscience qui les accompagne et varie sans cesse en est un élément constitutif.

Aujourd’hui, la relative remontée de la question des luttes de classe dans une partie de la pensée critique s’ouvrant de nouveau à la culture marxiste va de pair avec une difficulté d’une partie de la gauche à se ressaisir de cette question. Elle va aussi de pair avec une guerre de classe sans merci, dans une situation de crise profonde du capitalisme contemporain. Dans ces conditions, les enjeux de cette notion sont plus politiques que théoriques, ou plutôt ils contribuent à réarticuler ces deux plans.
Dès le Manifeste du parti communiste, rédigé à la veille de la révolution de 1848, Marx et Engels définissaient les classes de manière dynamique, dialectique : la bourgeoisie est cette classe qui ne cesse de révolutionner les forces productives et qui s’efforce en permanence d’y ajuster les rapports de production capitalistes, en portant une attention prioritaire à ses intérêts mais aussi au réel. Son but, hier comme aujourd’hui, est de remodeler la réalité sociale en fonction de ses seuls intérêts de court terme, quelles qu’en soient les conséquences sociales, politiques et environnementales.

Une classe salariée populaire
Mais la crise actuelle, plus encore que les précédentes, est la rencontre violente du capitalisme avec ses propres limites, c’est-à-dire avec ses contradictions toujours résurgentes, dans les conditions d’une domination de classe perdurante et renforcée. Il se trouve que des contradictions et une crise propres affectent dans le même temps la gauche radicale et ses alternatives. Et cette situation est inséparable des formes prises par la lutte des classes contemporaine.
D’une part il faut le souligner, le refus des contre-réformes libérales en cours est majoritaire du côté des classes populaires. Mais, d’autre part, la résistance sociale à l’assaut néolibéral se fait dos au mur et va de défaite en défaite, en dépit de luttes fortes et de mobilisations nombreuses. Ces contradictions ne sont pas les seules. Ainsi en est-il de la définition la classe ouvrière, dont on nous a longtemps assuré qu’elle avait disparu. Trois remarques à ce sujet :

1/ La permanence d’un rejet du libéralisme demeure propre au groupe ouvrier et tout spécialement au salariat d’exécution, de même que les phénomènes de résistance au travail persistent et se renouvellent.

2/ Cette permanence se double d’une montée de l’abstention et d’un sentiment croissant d’insécurité sociale, terreau de ce racisme de « réaction » exploité et diffusé par l’extrême-droite, qui n’est nullement propre au groupe ouvrier mais qui le concerne aussi.

3/ Les transformations sociales en cours, loin de réaliser les prophéties de « moyennisation » sociale énoncées dès les années 1970, prouvent une forte repolarisation, qui tend à recomposer une classe salariée populaire, incluant les employés, dans le contexte de la tertiarisation croissante et de l’augmentation des emplois d’ « aide à la personne », peu qualifiés et faiblement rémunérés. Il faut ajouter à ce tableau la crise du salariat intermédiaire, dont les conditions de travail sont très éloignées de celles du haut encadrement.

Ces trois tendances sont à la fois contradictoires et combinées, elles accompagnent mobilisation ou repli, politisation ou passivité. Aucune traduction politique immédiate n’en résulte. À partir de là, on peut affirmer que la crise présente, en raison même de son ampleur et de cette dimension sociale, fait du pronostic une partie intégrante du diagnostic. Autrement dit, elle inscrit le projet et l’alternative au cœur des luttes présentes, comme autant d’exigences bien sûr, mais aussi comme conditions de la construction et de la reconstruction de forces collectives, seules en mesure de desserrer le carcan des politiques de régression sociale.
C’est bien pourquoi, également, la remontée d’une description en termes de classe sociale est elle-même l’un des effets mais surtout l’un des enjeux de la situation sociale présente. C’est pourquoi, enfin, les nouvelles luttes de classes se présentent aussi comme des tâches d’organisation et de résistance, impliquant d’associer mobilisations syndicales et perspectives politiques, démocratie et combativité, inventivité et convergences larges, débat ouvert et perspective nettement construite de sortie hors du capitalisme.  

*Isabelle Garo est philosophe. Elle est professeur au lycée Chaptal.
La Revue du projet, n° 26, avril 2013

Retour sur l’affirmation de la conscience de classe, André Narritsens*

le 09 avril 2013

Retour sur l’affirmation de la conscience de classe, André Narritsens*

Face à la grande capacité manifestée par la bourgeoisie pour subordonner idéologiquement la classe ouvrière et la manipuler, l’affirmation de celle-ci dans le champ politique bourgeois s’est avérée tardive. Aujourd’hui seul un projet politique de transformation radicale permettra l’émergence d’une nouvelle conscience de classe.

Les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot, dans leurs ouvrages successifs, ont abondamment montré combien la grande bourgeoisie organise les conditions de sa reproduction dans les différents compartiments de la vie privée et sociale. Ces mécanismes perfectionnés et constamment affinés se déploient dans le contexte d’un large contrôle idéologique de la société. Cette activité de la conscience bourgeoise exprime une position de combat à l’encontre des dominés, au premier chef la classe ouvrière. Ce n’est pas chose nouvelle mais la manifestation, dans les conditions contemporaines, de l’action de domination idéologique sur la société, action nécessaire à l’exercice de la domination.
 

La mise hors jeu de la classe ouvrière dans le champ politique institutionnel
Si l’on se réfère, brièvement à l’histoire des luttes de classes en France on observe la grande capacité manifestée par la bourgeoisie pour subordonner idéologiquement la classe ouvrière et la manipuler. L’affirmation de l’antagonisme au capital, manifestée dans les insurrections lyonnaises des années 1830, ne se concrétise guère du point de vue de l’édification d’une organisation politique autonome et les massacres de juin 1848 non seulement liquident les illusions de février mais écartent pour longtemps les ouvriers de la République telle que les libéraux la pensent politiquement, alors même que la cause républicaine avait d’abord séduit des ouvriers en raison des promesses d’égalité et d’émancipation qu’elle faisait.
La mise hors jeu de la classe ouvrière dans le champ politique institutionnel va constituer un fait durable à peine ébranlé par Le Manifeste des soixante (1864) qui affirme, de manière bien timide et ambiguë, la nécessité d’une représentation parlementaire ouvrière en complément de celle des libéraux.
L’émergence d’une organisation politique nationale n’intervient que tardivement (1882) avec la fondation du Parti ouvrier français de Jules Guesde qui s’affirme le représentant des intérêts du prolétariat, sans parvenir à emporter un très grand soutien.

L’affirmation organisée de la classe ouvrière dans le champ politique bourgeois s’avère tardive et partielle en raison non seulement des graves divisions existant entre les groupes socialistes mais aussi parce que s’affirme un puissant courant de défiance à l’égard de la politique. Échaudés par les grands massacres d’ouvriers du XIXe siècle (juin 1848, mai 1871) nombre de militants qui se sont réfugiés dans l’action syndicale et se placent souvent sous l’influence apolitique du proudhonisme, répugnent à s’engager sous des drapeaux politiques.

Cette situation nourrit la revendication d’un « parti du travail » qui va bientôt s’incarner (1895) dans la création de la CGT et par l’affirmation d’une orientation syndicaliste révolutionnaire en son sein qui se donne pour but la réalisation d’une révolution sociale construite sur la prise en mains de la société par les producteurs associés. Ce courant installe le syndicalisme français dans une situation singulière s’écartant des deux grands modèles existant en Europe, l’allemand dans lequel le syndicat est subordonné au parti et l’anglais où le syndicat produit le parti qui doit le représenter dans le champ institutionnel.

Conditions historiques de l’affirmation de la conscience de classe
L’affirmation française d’une autonomie ouvrière, un temps très sourcilleuse, installe la conscience de classe des avant-gardes dans une dimension singulière qui va se trouver bousculée par les effets politiques de la Révolution d’Octobre. La création du parti communiste place en effet la question de l’activité révolutionnaire dans un cadre nouveau récusant le parlementarisme. La question de la représentation des intérêts et objectifs de la classe ouvrière est désormais posée dans d’autres termes qu’autrefois et cette situation va marquer tout le XXe siècle.

Dans les quelques discussions contemporaines qui se déroulent à propos de la conscience de classe, il convient de prendre en considération les conditions historiques difficiles et singulières dans lesquelles s’est affirmée la conscience de classe. Sans doute faut-il aussi se référer aux analyses de Marx, Lénine, Gramsci, Luckacs… qui considèrent que la conscience de classe loin de constituer un « état » résultant de la place occupée dans les rapports de production procède d’incessants processus historiques de construction/déconstruction dans lesquels le degré d’organisation de la classe ouvrière occupe un rôle central. L’affirmation de la « classe pour soi » suppose une capacité à s’organiser en vue d’un projet politique d’émancipation.

Les résultats de nombreuses enquêtes sociologiques récentes témoignent d’une importante démobilisation ouvrière et populaire à l’égard des élections et le fourvoiement parfois massif et inquiétant du bulletin de vote. Cette situation, qui cohabite avec d’importantes capacités de mobilisation sociale, ne pourra être corrigée que par la propulsion d’un projet politique de transformation radicale plaçant les combats à venir sous le drapeau de l’offensive et participant ainsi à, la création des conditions politiques de l’affirmation d’une nouvelle cons­cience de classe.

*André Narritsens est syndicaliste. Il est membre du bureau de l’Institut d’histoire sociale.  

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

Une lutte des classes sans « classe ouvrière » ? Paul Bouffartigue*

le 09 avril 2013

Une lutte des classes sans « classe ouvrière » ? Paul Bouffartigue*

L’extension de l’exploitation a diversifié les formes de son expérience concrète, et mobilise des formes d’oppression – qu’elles soient liées au genre, à la race, l’âge – qui ne se réduisent pas à la domination de classe. Une nouvelle culture politique de la transformation sociale se cherche.

Une lutte des classes qui s’aiguise ; des formes anciennes de conscience de classe qui s’effacent. Nous vivons dans une société où inégalités et oppositions de classes se durcissent, où le sentiment de paupérisation se diffuse, où la conscience de l’existence d’une lutte des classes reste massive. Pourtant les sentiments d’appartenance de classe se sont affaiblis et métamorphosés. Penser ensemble ces deux faces paradoxales de la dynamique des classes sociales, c’est suivre Marx, et sa définition relationnelle et non substantielle des classes.

Un sentiment de paupérisation
Les inégalités de classes se creusent, dans une dynamique systémique qui montre que nous vivons toujours dans une société de classes, au salariat numériquement hégémonique. La thèse de la moyennisation sociale est devenue insoutenable. La précarisation croissante des classes populaires – toujours majoritaires – et d’une partie des classes moyennes résulte de la captation d’une part accrue des richesses par le capital financier. 5 % des ménages possèdent plus de la moitié du patrimoine. Le sentiment de paupérisation se diffuse : trois adultes sur quatre ont le sentiment de vivre moins bien qu’il y a cinq ans. Une proportion comparable pense qu’ils pourraient se retrouver sans logis. Deux sur trois reconnaissent l’existence d’une lutte de classes. Et le mot d’ordre prônant la lutte des « 99 % » solidaires contre le « 1 % » de profiteurs connaît un certain succès. Autant de constats qui ne peuvent que réjouir ceux qui n’ont jamais abandonné une lecture de classe de la société
Des clivages au sein du salariat
D’autres faits sont plus inquiétants. Si le sentiment d’appartenance à une classe persiste majoritairement, c’est désormais principalement à la notion de « classes moyennes ». Le sentiment d’appartenance à la « classe ouvrière » s’est effondré, y compris chez les ouvriers, et plus largement dans les classes populaires, en particulier les plus fragilisées d’entre elles. Et nombreux sont les ouvriers et les employés chez qui à l’hostilité aux puissants s’est ajoutée celle aux plus pauvres et aux chômeurs, perçus comme injustement « assistés » et rendus responsables de leur sort.

Bien des phénomènes éclairent cette situation. L’installation d’un chômage de masse, étroitement articulé à la déstabilisation de l’emploi, à la pression sur le pouvoir d’achat et au recul des droits sociaux a démultiplié les clivages au sein du salariat. Ses segments les plus organisés et combatifs ont été démantelés et affaiblis. Le monde du travail s’est profondément remodelé dans le sens de la dispersion, du brouillage de l’identité de l’adversaire patronal, de la fragilisation des protections offertes par l’État-Nation – matrice de l’ancienne configuration classiste – face à la mise en concurrence à l’échelle planétaire. Le monde ouvrier a fait l’objet d’une dévalorisation matérielle et culturelle multiforme. L’affaiblissement des acteurs collectifs qui assuraient l’unification relative des classes populaires a favorisé la multiplication des facteurs de division fondés, entre autres, sur le sexe, la génération, l’origine ethnique. Autant de phénomènes liés aux succès de la classe dominante dans la lutte déterminée et consciente qu’elle conduit.

La vivacité des résistances
Pour autant, toute une série de transformations du monde du travail ne peuvent se lire en termes de décomposition et de division. En atteste la vivacité des résistances et des conflits sociaux, les quelques-uns plus visibles car médiatisés ne devant pas masquer le caractère massif des plus diffus, y compris dans les hauts lieux de la précarité. L’extension de l’exploitation a diversifié les formes de son expérience concrète, et mobilise des formes d’oppression – qu’elles soient liées au genre, à la race, l’âge – qui ne se réduisent pas à la domination de classe. Elles donnent lieu à des mouvements sociaux spécifiques, mais peuvent aussi alimenter les résistances à l’exploitation. La quête d’autonomie personnelle ne conduit pas nécessairement à l’individualisme. Et si les enjeux écologiques et sociétaux ont pris une place nouvelle dans les préoccupations quotidiennes, n’est-ce pas que le conflit de classes s’est radicalisé en s’universalisant ? Qu’il s’agisse du devenir de la planète, ou du respect des individualités ou des identités culturelles, ce sont des défis de civilisation qui se heurtent à la logique de la marchandisation du monde. Dans ce combat les anciennes classes – comme grands groupes sociaux relativement séparés et homogènes – ne se reconstitueront pas. Mais une nouvelle culture politique de la transformation sociale se cherche, qui pourrait agréger la multitude des luttes et des expérimentations, et faire advenir le peuple comme sujet politique central. Ce qui suppose – entre autres – que les forces sociales et politiques qui prétendent représenter les classes populaires parviennent à les promouvoir en leur sein. 

*Paul Bouffartigue est sociologue. Il est directeur de recherche au CNRS.
La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

Enjeux de genre, enjeux de classe, Sabine Fortino*

le 08 avril 2013

Enjeux de genre, enjeux de classe, Sabine Fortino*

L’arrivée massive des femmes sur le marché du travail a favorisé une tension voire une opposition de classe entre les femmes elles-mêmes.  

A ujourd’hui, près d’un actif sur deux, en France, est une femme (47 %). Les salariées ne constituent donc plus un groupe minoritaire mais une composante essentielle de la population active, au même titre que les hommes.

L’accès libre à la contraception (1969) et à l’avortement (1975) ont rendu possible une insertion professionnelle féminine massive et surtout moins conditionnée par les maternités. Désormais, la grande majorité des femmes, mères d’un et même deux enfants, n’interrompent plus leur carrière pour élever les enfants. Elles s’emploient à articuler leur statut domestique/familial et leur statut de salariée, sans renoncer à aucun. Loin de les y aider, les entreprises leur imposent souvent le travail à temps partiel (féminisé à plus de 80 %), dans des conditions qui les appauvrissent, sans possibilité de choix des horaires de travail ni de retour au temps plein. Par ailleurs, on sait que depuis les années 1970-1980, les performances scolaires des filles et ce, dans tous les domaines de la vie scolaire (durée des études, niveau de diplôme, taux de réussite aux examens) sont meilleurs que celles des gars. Pourtant, les jeunes diplômées ont plus de risques que leurs comparses masculins de connaître le chômage et/ou un déclassement sur le marché du travail (c’est-à-dire, un décalage, préjudiciable à leur insertion, entre leur niveau de qualification initial et l’emploi occupé à la sortie du système scolaire). Ces mêmes diplômées finissent par accéder aux emplois qualifiés, de catégorie intermédiaire ou supérieure, investissent massivement les emplois « protégés » de la fonction publique, s’illustrent aussi parmi les professions libérales (un tiers de ces professionnels sont féminins), mais connaissent ensuite des freins importants dans leur carrière. Elles occupent très rarement les fonctions hiérarchiques de premier plan, contrairement aux hommes dont les carrières sont plus rapides et ascendantes. Pour les salariées moins qualifiées, la situation est autrement plus difficile. Bien davantage que les hommes, elles cumulent les contrats de travail précaires atypiques (CDD, chèques emploi service, sous emploi) et constituent de fait une cible privilégiée de la précarisation que nous connaissons depuis bientôt trente ans.

Maintien des inégalités
entre les sexes au travail

Aussi, malgré des transformations culturelles et structurelles particulièrement importantes à partir de la seconde moitié du XXe siècle, les inégalités entre les sexes dans l’emploi et au travail se maintiennent tandis que le clivage, au sein du groupe des femmes, se creuse entre celles qui parviennent à échapper aux bad job et à la précarité, quand nombre d’entre elles y sont confinées. Qu’ont en commun en effet, une femme, diplômée d’une grande école, responsable ressources humaines d’un service important d’un grand groupe et une autre, non diplômée, qui cumule les CDD à la caisse d’un hypermarché ? Certainement pas le même mode de vie, la même façon de se projeter dans l’avenir (le sien, celui de ses enfants), ni sans doute les mêmes intérêts à défendre en tant que salariées et en tant que femmes.

Une opposition de classe
entre les femmes

L’arrivée massive des femmes sur le marché du travail et l’avancée en mixité a dès lors favorisé une tension voire une opposition de classe entre les femmes, qui n’est plus relayée par les hommes (père ou époux) et se joue directement dans les rapports socio-économiques dans lesquels les femmes s’inscrivent par elles-mêmes, aujourd’hui. Cette segmentation du groupe des femmes se donne à voir et à entendre dans les enquêtes que nous menons dans les entreprises lorsque certains cadres féminins refusent de féminiser le titre de leur fonction, arguant qu’elles se sentent plus proches des hommes de leur niveau hiérarchique/ social que des femmes (secrétaires, employées subalternes) de leur service ; ou encore, lorsqu’elles rejettent, pour se définir, toute référence à la domination masculine ou aux inégalités sexuelles et la transfèrent sur d’autres femmes, moins qualifiées qu’elles ou qu’elles perçoivent comme moins investies professionnellement. Ce qu’elles expriment là, n’est rien d’autre que le sentiment de ne pas appartenir au même groupe social et leur refus d’un statut de « dominées » quand elles se rêvent comme librement agissantes, maîtresses de leur destin.

Le clivage entre femmes s’observe aussi dans la structuration de l’ensemble des emplois féminins, marquée par un fort processus de bipolarisation. Cette bipolarisation s’autoalimente en permanence, comme l’ont notamment montré Catherine Marry, Margaret Maruani et Danièle Kergoat, au sens où les femmes qualifiées, pour mener des carrières souvent exigeantes (en temps, en disponibilité, en mobilité) et faute d’une répartition équitable des tâches domestiques et familiales au sein de leur couple, ont recours à des services payants, confiés à des femmes moins qualifiées, faiblement rémunérées et dont l’emploi est parfois mal encadré juridiquement. Ainsi, directement – avec les emplois d’aides au domicile des particuliers (femmes de ménage, garde d’enfants, aides à domicile pour les ascendants dépendants) – ou indirectement – avec les services marchands réalisés par des entreprises spécialisées (pressing, fast-food, traiteurs…) – l’intégration professionnelle de certaines femmes dans les niveaux intermédiaires et supérieurs de la pyramide des emplois a favorisé la création d’emplois féminins dans les niveaux inférieurs.

*Sabine Fortino est sociologue. Elle est maître de conférences à l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense.

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

Le projet au cœur des luttes, Véronique Sandoval et Alain Vermeersch*

le 08 avril 2013

Le projet au cœur des luttes, Véronique Sandoval et Alain Vermeersch*

Face à la véritable crise de civilisation que nous connaissons aujourd’hui et à laquelle nous a conduits l’imbrication d’une crise économique et sociale majeure, d’une crise écologique croissante et d’une régression de la vie démocratique, l’urgence de rompre avec le capitalisme apparaît aux yeux de beaucoup de nos concitoyens.

Elle se manifeste notamment au travers des luttes des salariés européens contre la tyrannie exercée par les actionnaires, contre leurs conditions d’emploi et de travail, mais aussi dans les mouvements populaires qui se développent partout dans le monde contre les politiques d’austérité imposées par la troïka (Commis­sion européenne, Banque centrale européenne, FMI) ou le pillage impérialiste des richesses nationales, ou encore pour qu’enfin soient satisfaites les aspirations (notamment des jeunes et des femmes) à plus de démocratie.

La petite musique de la fin de l’Histoire n’est plus à l’ordre du jour et celle de la disparition de la lutte des classes n’est plus crédible. Pourtant, si, comme le soulignent la plupart de ceux qui ont contribué à ce dossier, la guerre de classes est organisée sur tous les fronts par la classe dominante – la bourgeoisie financière internationale – la prise de conscience par la grande majorité des « dominés » de leur place dans cette guerre de classes et de la nécessité de se rassembler, par-delà les divisions, pour s’opposer au pouvoir de ce véritable « mur de l’argent » ne va pas de soi.

Dans la construction de cette « conscience de classe », qui ne peut résulter, comme le dit Maryse Dumas, que « d’un processus combinant identification et intervention, luttes réactives et stratégies de transformation », et sans laquelle aucune véritable révolution citoyenne pour transformer profondément la société n’a de chance de se mettre en mouvement, le Parti communiste a un rôle déterminant à jouer au sein de la société française.
Il lui faut non seulement aider le mouvement social à identifier ses adversaires  et dénoncer leurs stratégies, mais il faut riposter à la lutte idéologique de la bourgeoisie sur « le coût du travail trop élevé », « la responsabilité d’un code du travail trop contraignant sur le maintien d’un taux de chômage élevé », ou encore « des dépenses publiques trop élevées qui iraient à l’encontre du développement de l’activité et de l’emploi (privé) »… et conquérir une nouvelle hégémonie culturelle.

Il lui faut, sans doute surtout, dépasser la crise du politique qui conduit à l’isolement des mouvements sociaux, et acquérir une nouvelle culture politique (Prenez le pouvoir) faisant advenir le peuple comme sujet politique central. Ceci en élaborant une nouvelle articulation entre mouvement social et politique dans la « co-construction » d’un projet de société alternatif, partant des aspirations et propositions du mouvement social (« la crise inscrit le projet et l’alternative au cœur des luttes »), prenant en compte les défis de civilisation à relever (respect de l’individualité, devenir de la planète…) et sur lequel le rassemblement des dominés puisse se faire, y compris à l’échelle européenne.

*Véronique Sandoval est membre du comité exécutif national et du comité de pilotage du projet du PCF, en charge du travail et de l’emploi. Alain Vermeersch   est responsable de la rubrique Revue des média. Ils sont les coordonnateurs de ce dossier.

La Revue du projet, n° 26, avril 2013
 

20121028-Le JDD-La mise en garde des grands patrons à Hollande

le 28 octobre 2012

20121028-Le JDD-La mise en garde des grands patrons à Hollande