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Éducation et terrorisme : privilégier la raison // Intervention de Céline Malaisé, présidente du groupe PCF-FDG au Conseil régional d’Île de France

Madame la Présidente,

Voilà six mois, Paris et Saint-Denis étaient durement frappées par le terrorisme. Nous avons encore tous en tête les images déchirantes des victimes, nous avons encore tous au cœur l’angoisse ressentie pour nos proches et les sourdes inquiétudes qui nous tenaillent depuis lors d’une possible récidive.

Vous souhaitez, madame la Présidente, engager notre collectivité dans une action de prévention de la radicalisation et vous avez en cela parfaitement raison. Vous me permettrez tout de même d’interroger le « cycle de conférence dans les lycées avec des grands témoins victimes du terrorisme » que vous nous proposez d’adopter.

Il s’agit d’une question sérieuse qui nécessite une véritable discussion de fond. Nous sommes tous confrontés à l’impérieuse nécessité de comprendre ce qui peut contribuer à la prévention de nouveaux actes terroristes commis par des jeunes français. Vous sous-entendez que le seul témoignage relatant des actes de barbarie serait un garde-fou permettant de lutter contre la radicalisation.

Or, aucune étude ne montre une corrélation entre la pédagogie du choc, le devoir de mémoire et un comportement citoyen. Tout au plus, peut on avoir l’espoir que cette éthique soit intégrée, mais bien plus tard, dans un raisonnement d’adulte. Pour que le témoignage donne sa pleine mesure, il doit impérativement être accompagné d’un appareil critique, d’un volet permettant de le situer dans le temps long et de l’ancrer dans la société contemporaine. C’est le rôle des pédagogues et des chercheurs en sciences sociales.

Vous avez, en conférence des présidents, fait le parallèle avec la mémoire de la Shoah. Même si comparaison n’est pas raison, je vais tenter à partir de cet événement historique majeur de vous convaincre de la complexité du devoir de mémoire, « du plus jamais ça ».

Depuis la fin des années 1970, après des réflexions pédagogiques nombreuses, le devoir de mémoire a été mis en œuvre à l’école. Les politiques éducatives se sont focalisées sur les commémorations, les actions, les partenariats… et ce dans un vrai consensus pour que ça n’arrive plus et que la tolérance, l’antiracisme et la lutte contre l’antisémitisme soient des valeurspartagées pour notre vie en société. Pour autant, chaque année, le rapport  de la CNCDH ne montre pas un recul des propos et actes racistes et antisémites. Cette relation de cause à effet est donc bien une idée reçue. Avoir  connaissance, au sens d’être au courant, d’un évènement n’induit pas un comportement citoyen, cela n’engendre pas un refus de la barbarie. Cela seule, la conscience le permet.

La pédagogie des affects interroge donc. La perspective éducative que nous devrions retenir est de privilégier la raison aux affects : « ni rire, ni pleurer, comprendre » pour reprendre les mots de Spinoza. Par exemple,  lorsque Nicolas Sarkozy en 2008 a souhaité « confier à chaque enfant de CM2 la mémoire d’un enfant français victime de la Shoah »,  la perplexité voire l’hostilité des historiens, pédagogues et psychologues l’avaient alors accueillie et une des première à s’y être opposée était Simone Veil. Dès 2002, elle prévenait : « Il ne faudrait pas que l’émotion provoquée par le témoignage des survivants dans les écoles aille de pair avec une allergie à la connaissance, que l’Histoire se fragmente en une série d’anecdotes individuelles. » D’autres s’interrogent sur l’efficacité d’imposer la mémoire à des jeunes et insistent sur le bénéfice de la distance affective pour comprendre. Car le témoignage seul peut figer l’émotion mais n’explique rien. Autrement dit entendre le traumatisme n’empêche aucunement les haines. A l’adolescence, l’émotion ouvre sur un large spectre de sentiments et d’attitudes allant de la compassion, à la tétanie et par la fascination. Ainsi, le témoignage contrairement à ce que dit la délibération, ne lutte pas « efficacement contre la radicalisation », il ne le peut pas s’il n’est pas encadré. Vous en conviendrez,  les jeunes qui partent en Syrie ont vu les pires images d’horreur et pour autant cela ne les a pas freiné pour se radicaliser. A contrario, cela les a fasciné et c’est une certaine recherche de surpuissance qui est une de leur motivation. Anna Arendt relevait fort à propos que « la volonté de puissance de l’homme relève de l’impuissance de l’homme ». Une situation sociale, économique, scolaire, professionnelle inextricable ajoutée à une relégation citoyenne, sociale, territoriale… créée de l’impuissance qui peut faire rechercher une surpuissance à travers le djihadisme.  Les freins à la radicalisation sont donc multiples car les causes sont multiples. La conscience des individus est le produit de l’ensemble de leur existence.

Si la Région veut, à juste titre, apporter sa pierre à l’édifice de la lutte contre la radicalisation au travers d’un cycle de conférence, elle doit selon nous envisager de le faire en partenariat avec l’Education nationale.  Cette dernière a élaboré un corpus documentaire conséquent pour les personnels éducatifs afin de faire réfléchir les élèves sur le terrorisme. Pourquoi ne pas y faire référence dans la délibération ? La parole des témoins doit être accompagnée d’un volet scientifique, pédagogique qui contextualise le terrorisme en le replaçant dans des enjeux internationaux, géopolitiques, militaires, de sécurité intérieure… et selon un calendrier réfléchi et mis en œuvre par des professionnels de l’éducation et de la jeunesse. Ex nihilo la parole des témoins perd de sa force et ne permet pas aux lycéens de se construire des outils pour comprendre la complexité du monde dans lequel ils vivent.

Vous l’aurez compris nous ne rejetons pas votre proposition nous vous demandons d’y adjoindre une vraie concertation avec des experts en sciences humaines, sociales et éducatives et d’ainsi permettre, en marquant votre volonté, votre envie, de rechercher le consensus politique et l’unité des forces démocratiques de notre hémicycle sur un tel sujet.

 

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