Réseau école du Parti communiste français

Réseau école du Parti communiste français
Accueil
 
 
 
 

Agora de l’Humanité. « Liberté. Egalité. Fraternité » Décembre 2015, Morceaux choisis

Benjamin Stora :

Le travail d’historien est plus que jamais nécessaire car on assiste depuis quelques temps à une forme d’essentialisation de l’histoire où tout est joué d’avance (…)  il y aurait une origine fixe, des histoires prédéterminées sans aucune bifurcation possible, et donc les individus, hommes et femmes de certains pays ou de tous les pays seraient assignés à cette origine (…) Le travail historique vise précisément à la déconstruction de ce type d’analyse, à essayer de comprendre pourquoi les ruptures, les bifurcations, les passages de seuil sont possibles. Rien n’est écrit d’avance. Rien n’est joué en histoire.

 

Si les histoires ne servent pas à nous enrichir, nous armer sur le plan culturel et politique ce sont des histoires mortes qui visent à conserver le passé, à faire en sorte qu’il ne se transforme pas (…) Il n’y a plus grand-chose à faire. Un certain fatalisme s’installe.

Aujourd’hui on vient nous expliquer que la décolonisation, les indépendances politiques n’étaient pas si nécessaires et que ces pays qui connaissent la misère économique,  des régimes autoritaires ou dictatoriaux auraient pu y échapper si quelque part l’instant colonial avait duré.

 

Michèle Riot-Sarcey

Etre libre suppose à la fois de connaître, de débattre, et d’agir. Connaître et non pas admettre... Connaître c’est-à dire accéder au savoir… il n’y a pas d’égalité possible sans liberté. On est égal face à l’autre qui est également libre et également libre cela veut dire qu’il est nécessaire qu’il y ait un débat à égalité.

On a oublié la période où l’expérience ouvrière, l’expérience collective, dans la clandestinité y compris, permettait de concilier (…)  liberté individuelle et liberté collective. Pas de liberté individuelle sans liberté collective et la liberté collective en quelque sorte émanait de cette expérience créatrice des petits collectifs dans les communes, les associations qui ont fleuri jusqu’en 1849, qui ont permis étonnamment de voir émerger un slogan : la république oui mais la république démocratique et sociale.

Marx au moment de la fondation de la 1ère internationale expliquait qu’il était nécessaire de lutter contre l’avilissement de l’intelligence, l’avilissement intellectuel. Il explique en 1875, s’adressant à nos ancêtres les socio-démocrates, que la valeur n’est pas seulement celle du travail, la valeur c’est aussi l’homme c’est aussi la nature. Et on a oublié l’homme.

Sophie Wanisch

Si le mot république n’incarne pas une commune humanité alors quelque chose n’est pas refondé de l’idéal des lumières.

Si on est dans une situation où il y a des dominants et des dominés la liberté et l’égalité s’écroulent parce que ce n’est pas une liberté comme non domination mais une liberté de certains contre d’autres.

 

La fraternité c’est la capacité dans les  relations de peuple à peuple de considérer qu’il y a réciprocité de la souveraineté

Quand le prochain est atteint dans ses droits, on atteint le droit qui est aussi le droit qui me protège et on sait immédiatement que c’est l’ensemble de la société qui n’est plus protégée. C’est cet espace de réciprocité qui constitue le sentiment fraternel et c’est l’absence de sensibilité et donc l’apathie politique qui empêche qu’il y ait de la fraternité.

 

Peut-être avons-nous à refonder ces principes (NDRL issus de la révolution),  à sortir de l’idée de restauration républicaine pour être dans une véritable refondation. Ce qui suppose de se redonner notre puissance de citoyen et donc de considérer que tout ce qui se passe en ce moment doit être débattu sans qu’on nous octroie le droit d’en débattre mais parce qu’on reprend le droit d’en débattre.

 

Pierre Rosanvallon

Les théories de l’égalité des chances suppriment les rentes mais ne réfléchissent pas aux questions de l’égalité. C’est pour cela qu’il faut changer de braquet et réfléchir à ce que veut dire la notion d’égalité.

Une société des égaux conçue comme une relation sociale, c’est une société dans laquelle on doit accepter et même valoriser la singularité de chacun. C’est pour cela que la relation homme-femme, que l’égalité homme-femme a été au cœur de la question historique de l’égalité parce que la distinction de sexe traduit une évidence de la singularité. L’égalité entre hommes et femmes, ce n’est pas que l’homme et la femme soient les mêmes mais qu’ils vivent en égaux leur singularité. Mais la singularité seule ne suffit pas. Il faut que la singularité soit liée à des formes de communalités.

 

Comment faire en sorte pour que cette communalité puisse trouver sa place ? Pour qu’elle puisse trouver sa place, il faut une société qui repousse ce qu’on pourrait appeler les poisons de l’égalité. Le premier poison de l’égalité, c’est la reproduction sociale, c’est que chacun soit assigné à une place dont il ne puisse pas bouger, c’est que chacun ne soit pas singularité mais soit position donnée, soit statut affecté. Le deuxième élément fondamental qui constitue un poison de l’égalité, c’est la démesure. C’est la place du luxe qui va tuer l’égalité devant le marché, qui va tuer le lien social. La démesure conduit à ce troisième poison de l’égalité qui est le séparatisme social : la société est constituée de groupes, de territoires qui sont isolés les uns des autres. Le séparatisme social, c’est la fin de l’égalité car c’est la fin de la relation avec les autres.

 

Mais, c’est parce qu’il n’y a pas cette vision de l’égalité qu’il y a un recul de l’acceptation de la redistribution. L’acceptation de l’impôt, la valorisation de la redistribution sont la définition primaire d’une nation. Une nation c’est une communauté de redistribution acceptée.

 

Pour lutter contre les inégalités, il faut restaurer un sens de l’égalité qui fasse qu’il y ait une acceptation plus grande de la redistribution, une acceptation plus grande  du prélèvement. Il faut armer la réflexion sur l’égalité pour  mieux combattre les inégalités.

 

 Michel Terestchenko

Le terrorisme contemporain, tel qu'il est pratiqué par les jihadistes, constitue un test de la capacité des démocraties à faire face à ces violences sans renoncer à leurs principes structurants, car ce sont ces principes, et par conséquent nos libertés et nos droits, qui sont véritablement visés.

 

En quelle manière la violence terroriste, meurtrière, qui s'en prend à nos corps, peut-elle entamer nos valeurs, sinon, précisément par la réponse que nous apportons à ces agressions meurtrières.

 

Ce qu'il faut craindre dans le terrorisme et dans les réponses politiques qui y sont apportées, ce sont les dynamiques de transformations sociales internes que ces réponses engendrent. En démocratie, les citoyens sont, en dernier ressort, auteurs et comptables des politiques publiques qui n'ont de légitimité que par leur consentement. Ce consentement ne peut pas être synonyme de passivité, d'asservissement ou de renoncement, d'une forme de servitude volontaire, d'aliénation, démocratiquement consentie, de nos libertés.

 

Il n'y a pas que l'efficacité discutable des mesures restrictives de nos libertés qui soit en cause. Il nous faut voir, je crois, qu'un principe plus fondamental de la liberté et de la dignité humaines est ici en jeu.

 

C'est encore le propre des régimes totalitaires de ramener l'existence humaine aux formes les plus bestiales de l'animalité et de la survie. On se souvient de ce que décrit Primo Levi dans "Si c'est un homme". C'est d'une certaine manière ce à quoi voudraient nous réduire les terroristes lorsqu'ils massacrent aveuglément. Donc, nous devons leur dire "vous pourrez bien nous tuer, mais vous ne pouvez pas tuer ce qui compte le plus pour nous, c'est-à-dire nos libertés". Je crois que cette affirmation est en réalité absolument essentielle.

 

Sans doute, la lutte contre la répétition d'actes qui relèvent d'une hyper-violence qu'il ne s'agit pas de minimiser car elle ne s'arrêtera pas, est un redoutable défi pour la société française. Mais il est clair que les réponses à apporter ne sauraient se mener simplement sur le terrain policier, sans une réflexion approfondie sur les multiples causes qui ont engendré cette hyper-violence réactualisée.

 

D'où l'importance de la connaissance pour envisager une approche large, bien évidemment différente d'une simple focalisation sur les aspects sécuritaires, qui délaisserait comme relevant d'un laxisme complaisant les facteurs socio-économiques.

L'hyper-violence commise par des jeunes radicalisés, élevés sur nos propres sols sont aussi le symptôme de pathologies sociales qui se répandent aujourd'hui de façon quasi virale et dont les justifications religieuses ne doivent pas nous égarer.

 

Ainsi le légitime souci de sécurité ne peut-il être disjoint du souci de rétablir les conditions de base de la justice sociale et de la volonté insolente de défendre nos valeurs les plus hautes, serait-ce au prix de nos vies.

Voilà donc, je crois le courage dont nous avons besoin et qui, politiquement, le moins que l'on puisse dire, fait défaut.

 

 

Cynthia Fleury

Orwell distingue deux niveaux de corruption de l’Etat. Pour lui, un Etat est corrompu lorsqu’il n’arrive plus à nommer les choses, parce que si on les nomme, soit on est confronté à un phénomène de censure, c’est le cas le plus simple, soit on se met en danger à travers la vérité que l’on veut dénoncer. Mais cela, ce n’est que le premier niveau de corruption. Il existe un second niveau, plus terrible, c’est lorsque nommer les choses ne sert à rien. Dénoncer des inégalités ne sert à rien. Ainsi, aujourd’hui le FMI nous explique, chiffres et statistiques à l’appui, que 80 personnes sur la planète détiennent la richesse de 3,5 milliards d’individus. Et cette information ne fait rien, ne produit rien, ne change rien. Nous sommes pourtant dans une démocratie qui en théorie s’appuie sur la performativité du langage, de la parole publique, et cette information ne vient rien bousculer comme événement historique. Voilà ce qu’est un niveau de corruption totale.

 

Dans mon dernier livre, je cherche à creuser la notion « d’irremplaçabilité ». Avec l’idée de voir comment chacun pourrait accéder non pas à l’individualisme mais à un processus d’individuation. Dans le monde, notre monde d’aujourd’hui, du capital hyper dérégulé où la déshumanisation et la chosification sont la règle, j’ai choisi ce titre « les irremplaçables » précisément pour faire un sort au mantra libéral « vous êtes remplaçable, vous ne valez rien ». Dans ce contexte, travailler l’individuation, c’est relier les émancipations personnelles aux émancipations collectives, interroger une citoyenneté qui à la fois renvoie à cette reconnaissance de la singularité du sujet et à une société du lien, de l’attachement réciproque. Comment inventer, là encore, cette dimension agente, participative et une citoyenneté moderne qui tisse des liens étroits entre ce qu’est faire sujet au sens psychanalytique et un sujet de droit. Si on veut le dire autrement, la première institution en démocratie, c’est le sujet, cette capacité à faire sujet. Faire du souci de soi un projet politique. Avec cette idée que la démocratie reste et doit rester inachevée comme le dit si bien Jankélévitch : « Ce qui est fait reste à faire ». Notre grande histoire de la liberté, on ne peut la clore.     

 

 

 

 

Cynthia Fleury, philosophe, psychanalyste

Benjamin Stora, historien, professeur à Paris 13

Pierre Rosanvallon, professeur d’histoire moderne et contemporaine au Collège de France

Michèle Riot-Sarcey, historienne

Michel Terestchenko, philosophe, docteur es lettres, maître de conférence à l’université de Reims et à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix en Provence

Sophie Wanisch, agrégée et docteur en histoire, directrice de recherche au CNRS

 

 

 

 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.