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Redonner ses droits à la pensée : un impérieux combat syndical Bureau national du Syndicat des inspecteurs d’académie (SIA)

« Redonner ses droits à la pensée en opposition aux tics et à la signalétique de la pensée autoritaire toute faite »[1]. Cette exigence avancée par Alain Deneault, philosophe, exprime avec lucidité les termes du combat d’humanité qu’il nous faut aujourd’hui mener. La mise en œuvre de la réforme du collège, telle que déclinée actuellement, est en cela un bon modèle à la fois de ce qu’A. Deneault appelle « la signalétique de la pensée autoritaire », de ses conséquences et d’une réflexion sur les conditions nécessaires à la reconquête de ses droits par la pensée : un modèle d’autant plus pertinent que l’Ecole est le lieu même de son exercice le plus abouti et de sa construction.

 

Bien sûr, les promoteurs de cette pensée autoritaire véhiculée à travers la déclinaison de la réforme du collège démentiront fermement leur inclinaison oppressive. Nous verrons plus loin leur argumentation. Mais à regarder de près la situation : les preuves sont accablantes. La prise en compte de la pensée critique sur cette affaire est refusée. Marque d’une violence symbolique inouïe, sur la forme, nous pouvons retenir le décret et l’arrêté sur l’organisation des enseignements au collège pris le soir même d’une grève appelée par les syndicats représentant une majorité des enseignants. Sur le fond nous retiendrons la violence de l’approche techniciste du changement souhaité allant jusqu’à nier la professionnalité des acteurs de terrain et leur capacité à s’approprier, sans contraintes organisationnelles, les évolutions envisagées. Parallèlement, le discours de l’ouverture visant à dénoncer tout sectarisme est rôdé : l’autonomie de l’établissement - idéalisée jusqu’à nier tout rapport de pouvoir dissymétrique et toute contrainte exercée par le cadre imposé - est la garantie de l’expression de possibles ; l’urgence de remédier à une Ecole qui exclut plus qu’elle n’inclut devient l’argument d’autorité oubliant la question budgétaire pourtant essentielle dans les décisions prises.

 

Alors que dans le camp qualifié de progressiste, chacun s’accorde à soulever l’absolue nécessité d’une réforme du collège, offrant ainsi un cadre pour construire ensemble cet indispensable changement, « les tics de la pensée autoritaire » instituent un empêché de penser démocratiquement inédit propre à une culture de l’élite éclairée - que nous pouvions considérer comme définitivement révolue - alliée objective de la servilité volontaire. Car, reconnaissons-le - en jetant toutefois un voile sur ses finalités davantage économiques qu’émancipatrices qu’il s’agira aussi de déchirer - cette refondation de l’Ecole qui passe aujourd’hui par le collège non seulement nous la partageons mais nous la revendiquons. Il en est ainsi de l’égalité des capabilités supplantant celle des chances en s’affichant dans la loi de juillet 2013 par l’affirmation que « tous les enfants sont capables d’apprendre et de progresser ». Il en est ainsi également de la coopération, celle recherchée « entre tous les acteurs de la communauté éducative » comme celle souhaitée « entre les élèves » à des fins d’instruction. Il en résulte déjà que des pratiques pédagogiques jusque-là sélectives, telle que la différenciation ou l’évaluation, sont réinterrogées et revues dans une perspective d’égalité.  

 

Les conséquences de cette « pensée autoritaire », apparemment paradoxale au regard des enjeux partagés, sont dramatiquement porteuses de tensions au sein du système éducatif au risque que l’Ecole Républicaine ne s’effondre pour le plus grand bonheur des marchands du temple[2] et de leur modèle politique de l’individu consommateur bien loin de toute citoyenneté. Déjouer cette « pensée autoritaire toute faite » et, selon les termes d’A. Deneault, « redonner ses droits à la pensée » au sein du système éducatif, s’impose alors comme acte politique de nature citoyenne. Envisageons pour cela seulement trois pistes. 

 

Il s’agit tout d’abord de rappeler la toute relativité, depuis 1983, de la pensée autoritaire au sein de notre fonction publique. Anicet le Pors, ministre de la fonction publique de 1981 à 1984, considéré comme le « père du statut général des fonctionnaires», rappelle, bien souvent, combien le principe de responsabilité que fonde la conception du fonctionnaire-citoyen, prenant appui sur l’article 15 de la déclaration des droits de 1789, est formellement aujourd’hui au cœur de l’Etat. C’est cette responsabilité qui, plus qu’autoriser, invite tout fonctionnaire à une loyauté critique dont celle qui lui permet de dénoncer une pensée autoritaire s’affranchissant des valeurs républicaines jusque celle souvent oubliée de fraternité. C’est cette responsabilité, assurée trop exclusivement par la voie syndicale, qui doit permettre, au sein de la fonction publique et donc de l’éducation nationale, de redonner d’abord ses droits à la pensée. Lors de l’écriture de la circulaire[3] relative aux missions des corps d’inspections territoriaux, dont celles des inspecteurs d’académie-inspecteurs pédagogiques régionaux, c’est à cette responsabilité que s’est référé le Syndicat des Inspecteurs d’Académie (SIA) afin de revendiquer de ne pas devoir « expliquer » les réformes - dont en particulier celle du collège - mais, au contraire, de pouvoir les « expliciter » afin d’être en capacité d’exprimer la diversité des enjeux – parfois, sinon contradictoires du moins paradoxaux - les fondant.

 

Mu par la légitimité citoyenne, « redonner ses droits à la pensée » dans le système éducatif nécessite pour autant, pour tout fonctionnaire, de s’affranchir de quelques dogmes établis qui peuvent être autant de freins à l’évolution pourtant toujours nécessaire de textes et de discours afin que continuent de vivre les valeurs républicaines et démocratiques d’égalité, de liberté et de fraternité. A ce propos, traversons quelques questions propres à l’Ecole.

  • L’égalité se décline-t-elle uniquement de façon formelle au regard de l’égalité des droits et des chances ? Ne peut-elle s’envisager de manière plus fonctionnelle au regard de l’égalité des capacités et du principe d’une culture commune, programme des programmes qualifié de socle commun, de connaissances, de compétences et de culture ? 
  • L’autonomie des établissements doit-elle être lue seulement comme une rupture d’égalité ? La question de l’égalité étant repensée, ne peut-elle aussi être envisagée d’un point de vue d’une exigence et d’une opportunité émancipatrice ?
  • L’acquisition de compétences à l’école ne se résume-t-elle qu’à l’acquisition d’une technicité ? Ne peut-elle croiser la question du pouvoir des connaissances et de l’émancipation qu’elles permettent ? 
  • L’analyse critique d’une réforme ne se limite-t-elle qu’au déploiement d’une argumentation selon un seul axe socio-économique de dénonciation du capitalisme néolibéral ? Ne peut-elle également interroger les tensions et les paradoxes de nouveaux rapports de force et permettre d’envisager des possibles inédits de transformations émancipatrices, sociales et citoyennes ?

Autant de questions qui invitent à promouvoir le pouvoir de chacun à problématiser, autrement dit à prendre en compte la multiplicité des prémisses, des enjeux et des dilemmes selon une approche dialectique ayant constamment au cœur de sa réflexion nos valeurs républicaines. Autant de questions qui aujourd’hui peuvent être instruites par les connaissances historiques, les travaux de la recherche mais également les rapports plus institutionnels dont certains approfondissent avec audace les tensions de notre système[4].

 

Toutefois, cet affranchissement à l’égard des dogmes générateurs de postures au profit de la redécouverte des valeurs émancipatrices passe, et c’est le troisième et dernier point que nous retiendrons, par la réhabilitation du politique, du conflit qui le caractérise, de sa noblesse, de sa grandeur et de sa citoyenneté constitutive. Il est toujours étonnant de constater que le politique est extérieur et que son droit de cité au sein de l’institution scolaire est souvent refusé, occultant par là toute construction culturelle. Prenons comme exemple le « tous capables ! », auquel nous avons déjà fait référence, aujourd’hui inscrit dans la loi, historiquement d’où vient-il ? Parions que bien des acteurs du système éducatif vous renverront aux progrès des neurosciences car seule cette contemporanéité - cette « modernité » - s’exprime aujourd’hui, oubliant les avancées pédagogiques, les convictions éthiques, les éclairages psycho-sociologiques et les études des sciences sociales du 20ème siècle, oubliant également son conflit historique avec l’égalité des chances dès lors que l’égalité des droits s’imposa à tous, oubliant enfin les vifs débats parlementaires de l’année 2012 qui ont permis de l’imposer dans la loi.

 

Plus que jamais le combat syndical doit aujourd’hui être au cœur de cette reconquête de la pensée. Il exige une intense réflexion idéologique afin d’approfondir en permanence notre conception républicaine et laïque de la fonction publique. Il exige également que les forces centripètes de l’unité créent les conditions des fortes collaborations entre les organisations de tous les personnels partageant une vision émancipatrice congruente de l’humanité et ceci quelques soient leurs champs de syndicalisation professionnel : ici, vue l’urgence, les déclinaisons hiérarchiques n’ont pas lieu d’être. 

 

Bureau national du Syndicat des inspecteurs d’académie

(SIA)



[1] La médiocratie génère et promeut un citoyen résolument moyen, L’Humanité Dimanche, vendredi 16 Octobre 2015. Interview parue à l’occasion de la sortie du livre La Médiocratie, Alain Deneault, éd. Lux, 2015 

[2] Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, mise sur l'enseignement personnalisé pour répondre aux principales difficultés auxquelles le système éducatif est actuellement confronté – The Conversation 18 décembre 2015

[3] Circulaire relative aux missions des inspecteurs d’académie-inspecteurs pédagogiques régionaux et des inspecteurs de l’éducation nationale du 11 décembre 2015

[4] On citera ici en référence des travaux publiés ou coordonnés par J.P. Delahaye, Inspecteur général de l’éducation nationale (IGEN) et ancien directeur général de l’enseignement scolaire (2012 – 2014), L’autonomie de l’établissement public local d’enseignement, Berger-Levrault, 2011 ; Grande pauvreté et réussite scolaire : le choix de la solidarité pour la réussite de tous, rapport de l’IGEN, 2015

 

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