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Travailler, enseigner et apprendre en banlieue : un combat quotidien, Catherine Manciaux

L’année 2015 fut encore une année des plus compliquées dans les lycées des zones urbaines sensibles. « Encore », car  il est, de toute façon, difficile de travailler dans ces établissements classés « sensibles ». Un peu plus que d’habitude ? Peut-être, car après les attentats de début janvier, nous avons toutes et tous été atterré-es par les réactions d’une partie des élèves et des parents, car la campagne électorale et les résultats des élections régionales nous ont laissé sans voix face à une frange nombreuse de la population qui n’a pas honte d’afficher son racisme. Mais ce fut aussi une année où les personnels du lycée ont retrouvé la solidarité pour travailler plus encore qu’avant ensemble pour démonter par la pédagogie les idées toutes faites des élèves, pour prouver à la population que nos élèves étaient comme les autres et capables de réussir.

 

Depuis de très nombreuses années, nos lycées scolarisent essentiellement des enfants de pauvres, plutôt de familles immigrées ; nous sommes dans un entre soi total. Les différentes réformes de la politique de la ville, de l’éducation nationale n’ont absolument rien changé. Bien au contraire, nous constatons une paupérisation des familles, de moins en moins de mixité sociale.

Depuis plusieurs années, nous sommes confronté-es à la montée de l’intégrisme islamiste dans les quartiers. Il est de plus en plus difficile d’empêcher cette idéologie totalitaire d’entrer dans les lycées. Les professeur-es ont de plus en plus de difficultés à aborder certains thèmes avec les élèves ; par exemple, du côté des lycées professionnels, projeter une œuvre picturale représentant un être humain c’est déjà une partie du cours à expliquer pourquoi c’est important de l’étudier avant même de pouvoir entrer dans le travail pédagogique proprement dit sur l’œuvre. Une partie des jeunes filles sont sous très haute surveillance, il faut lutter pour qu’elles puissent continuer à se mélanger aux garçons, pratiquer une activité sportive, et même quelquefois rester à l’école ! Homophobie, sexisme, antisémitisme augmentent.

La minute de silence en janvier fut un combat, la plupart du temps gagné ; mais les débats avec les élèves furent difficiles et même parfois désespérants. Notre institution nous aida peu mais le professionnalisme des équipes permit de faire évoluer les discours préconçus. En novembre, avec plus de temps pour préparer, avec l’expérience de janvier et parce que les victimes étaient totalement différentes, ce fut moins un combat. Mais les 2 fois, certaines réflexions des élèves furent les mêmes : « on va être encore plus stigmatisé-es », « pourquoi dans les média, on parle toujours de nous en mal ? », « on nous montre toujours par rapport à notre origine, notre religion, alors que nous sommes des jeunes, des français ». Le 16 novembre, comme dans tous les lycées, j’ai mis en place une cellule d’écoute pour les élèves et les personnels. L’assistante sociale en fin d’après-midi est venue faire un bilan avec moi ; elle avait reçu plusieurs élèves, sans papier, qui lui ont fait part de leur peur de venir au lycée en transports en commun. Ils craignaient de se faire arrêter pour contrôle d’identité et préféraient ne plus venir au  lycée. Puis il y a eu les perquisitions, souvent violentes, parfois près d’écoles ; des élèves ont été témoins, avaient des amis qui avaient vu… Les patrouilles de militaires, rares en banlieues au départ, sont apparues. Le sentiment d’insécurité à gagné les élèves !

 

La capacité des professeur-es à réagir, à trouver des parades pédagogiques est toujours impressionnante. Certain-es, bien sûr, sont tombé-es dans le défaitisme, mais la grande majorité a toujours cherché à inventer des solutions pédagogiques, pour démontrer, démonter les idées toutes faites des élèves. Ce fut le cas évidemment après les attentats de janvier. Que de cours ensuite pour démonter les théories du complot, pour expliquer la laïcité… Mais aussi poursuivre les actions sur l’égalité filles/garçons : la semaine de l’égalité dans mon lycée fut encore plus dynamique. Quelle émotion quand je vis les garçons d’une classe d’électrotech attacher à leurs ballons des slogans anti sexistes avant de les lancer tous ensemble dans les airs ! Nous continuons au quotidien à déconstruire, à semer de petites graines qui nous l’espérons fructifieront… Ca c’est notre travail.

Mais au-delà comment aider ces jeunes à lutter contre l’image que les média renvoient d’eux ? Après la minute de silence du 8 janvier, lors d’un débat avec les lycéens au foyer des élèves, leur constat était le suivant : certaines chaines télévisées montent toujours en épingle les exactions des jeunes de banlieues, mais il n’y a pas que nous. Avec un professeur présent, j’ai dit : et alors, comment changer cette vision caricaturale ; nous avons fini par tomber d’accord sur 2 points, tenter de valoriser ce qu’ils font et qu’ils écrivent et fassent écrire aux chaînes télévisées citées pour faire part de leur mécontentement. Mais nous savions bien le professeur et moi que ce n’était qu’une goutte d’eau. Nous avions  essayé de donner un espoir de combat positif en réponse au début du débat sur Dieudonné et la justesse de son action… Comment leur expliquer qu’ils/elles ne sont pas relégué-es dans les mêmes lycées, qu’ils/elles peuvent réussir scolairement aussi bien que les élèves des lycées des centres villes, qu’ils/elles trouveront du travail… Nous tentons de ne pas leur faire croire à un avenir rose et sans problème mais nous voulons aussi leur expliquer que c’est possible et qu’il ne faut pas partir battu-e d’avance. Ce n’est pas en se mettant uniquement dans un rôle de victime que l’on peut changer les choses. Ensemble ils/elles peuvent réussir. Plutôt que l’esprit de compétition, nous essayons de développer l’entraide mutuelle : par exemple pour préparer les contrôles, les examens, participer à des concours nous leur montrons qu’à plusieurs c’est plus facile et même plus bénéfique. Régulièrement, je reçois dans mon bureau des élèves à qui j’essaie de redonner l’envie de continuer, malgré les difficultés ; je sais que les autres personnels font de même.

 

Même si nous réussissons déjà beaucoup et que, contrairement à de nombreuses idées reçues et largement commentées l’Ecole n’est pas en échec, seul-es nous ne pouvons pas tout. Quelles sont nos urgences, nos besoins ? Evidemment ils sont très nombreux,

  • Le Ministère de l’Education nationale doit enfin entamer le chantier de l’Education prioritaire en lycée. Il faut reconnaître que certains établissements, même s’ils sont moins nombreux que les écoles et lycées, ont besoin de plus de moyens en heures mais aussi en personnels. Il faut que notre Ministère reconnaisse que notre engagement prend du temps : accompagner les élèves pour l’orientation, les écouter après les cours, tisser des liens avec les familles, réunir tous les documents pour monter les dossiers de bourses, du CROUS… Et ce ne sont pas uniquement les personnels enseignants qui participent à la réussite des élèves.  Stop à l’urgence et l’urgentisme ! Nous avons besoin de nous « poser » pour réfléchir et ne pas « réagir », de nous concerter, d’être accompagné-es par des chercheur-es.
  • Les Régions doivent  nous soutenir. Pour réussir, nos élèves ont aussi besoin de culture. Pour aller au théâtre, au musée… il nous faut de l’argent pour que l’accès à la culture soit évidemment gratuit ! Les Régions doivent montrer qu’elles se soucient de l’entretien de nos établissements ; ce n’est pas qu’un geste symbolique que de construire de très beaux établissements scolaires dans les zones urbaines prioritaires ! Il ne faut pas oublier non plus d’y mettre un nombre d’agent-es suffisant et de veiller à assurer leur remplacement.
  • Et  ceux que l’on nomme les « acteurs économiques », nous leur disons chiche ! Mobilisez-vous pour prendre tous nos élèves de lycée pro en stage. Montrez-leur que vous mettez en acte les valeurs de la République ! Signez avec nos lycées des conventions pour prendre régulièrement des stagiaires que nous suivrons évidemment ; et ne prenez-pas que ceux qui sont bons et sages ; faites, vous aussi, le pari que tous les jeunes sont capables et peuvent réussir à partir du moment où on leur fait confiance, on les respecte et où on explicite les implicites.

 

Catherine Manciaux

SGA snU.pden-FSU et proviseure d’un lycée polyvalent en zone sensible

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