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« Ignorance est mère de tous les maux » (Rabelais), Romain Pudal

Un consensus politique contre les sciences sociales

Cette vérité ne date pas d’hier mais elle prend une résonnance toute particulière depuis quelques mois. Il ne se passe en effet pas une semaine sans qu’un homme politique, un « expert » de plateau télé, ou un journaliste qui se targue d’avoir une opinion – ceux que Bourdieu reprenant Pascal appelaient les demi-habiles - n’assènent quelques lourdes sentences contre celles et ceux qui feraient profession d’excuser les fauteurs de troubles de notre société. Qui sont, à les écouter, ces « alliés objectifs » de tous les délinquants et de tous les terroristes ? Principalement les sociologues, accusés de toujours trouver des raisons – donc des excuses – aux comportements considérés par l’opinion dominante comme les plus déviants[1], les plus violents et les plus dangereux. Hier aux côtés des émeutiers de 2005 et 2007, aujourd’hui des terroristes, les sociologues seraient décidément des personnes bien peu fréquentables.

Commençons par souligner le bel unanimisme de nos politiques sur le sujet : de Manuel Valls fustigeant « la culture de l’excuse » à Gilbert Collard éructant contre la sociologie qui excuserait les délinquants, en passant par Lionel Jospin[2] ou Nicolas Sarkozy, personnalités du PS à l’extrême droite se retrouvent main dans la main pour s’indigner de cette science… coupable. Coupable ? Mais de quoi exactement ? D’expliquer les comportements jugés les plus répréhensibles ? Il y a là d’abord une fondamentale erreur de raisonnement plus ou moins mâtinée de malhonnêteté intellectuelle. Sur l’imputation de responsabilité d’abord : la sociologie, montre, preuves à l’appui, que les comportements individuels (comme collectifs) sont en partie dépendants de conditions sociales, économiques, politiques... Ainsi que le rappelle Bernard Lahire : « vivre par exemple dans les conditions économiques les plus misérables, ce n’est pas comme porter un chapeau qu’on pourrait enlever à sa guise, mais c’est faire l’expérience dans son corps d’une série d’expériences de manques, de traumatismes, de souffrances, d’humiliations, qui peuvent conduire, par réaction, celles et ceux qui les vivent, à des comportements que la loi et la morale réprouvent ». Ce serait tellement plus simple s’il n’en était pas ainsi, si tout était le résultat d’un choix personnel, d’une responsabilité individuelle, comme veut le faire croire la doxa économique libérale. Pourtant,  contrairement à ce que dit Jospin, pour qui il ne faut pas confondre le droit (noble discipline s’il en est dans les hiérarchies académiques) et la sociologie, même le droit s’interroge sur les possibles « circonstances atténuantes » d’un acte. Or, celles-ci relèvent bien souvent d’un ensemble de facteurs sociaux et psychologiques qui viennent, si ce n’est excuser, du moins permettre de saisir un acte dans son contexte, et en partie l’expliquer.

 

Le métier de sociologue

Des enquêtes basées sur des questionnaires – et non de vagues sondages télécommandés à grands frais et souvent biaisés – des entretiens, des ethnographies et des immersions au long cours sont devenus autant de méthodes de travail éprouvées pour lesquelles les sociologues sont formés pendant plusieurs années. Il n’y a pas d’improvisation ni d’élucubrations qui tiennent en la matière ; si et quand elles adviennent, elles sont alors sévèrement critiquées et rejetées par une communauté scientifique qui sait quels sont ses principes de travail, en appliquant de rigoureuses méthodes d’administration de la preuve. Comme le disait déjà Robert K. Merton, l’un des grands sociologues nord-américains, notre éthique scientifique repose notamment sur le communalisme (mettre en commun ses résultats, tenir compte de ceux des autres, débattre collectivement) et le scepticisme généralisé : tout travail est susceptible d’être révisé, amendé, modifié, infléchi en fonction des arguments qui seront échangés dans la sphère scientifique des professionnels. « Un savant est un champ scientifique fait homme » disait Bourdieu : après plus d’un siècle d’existence, la sociologie, ni plus ni moins que d’autres sciences, sait sur quels principes scientifiques fonctionner. Comme l’écrivaient l’Association française de sociologie et l’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur : « Qu’aurait-on pensé si Manuel Valls avait dit : « J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des explications géologiques aux tremblements de terre » ou encore « j’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des explications médicales au cancer » ? » (Le Monde, 14 décembre 2015).

Il en va évidemment de même pour les sociologues ; en tant que scientifiques, ils tiennent à distance et contrôlent leurs affects, leurs empathies ou leurs antipathies, comme leurs collègues d’autres disciplines, pour tenter de comprendre les phénomènes qu’ils observent et étudient.

Alors, pourquoi leurs explications aussi scientifiques soient-elles sont-elles si inacceptables ? C’est d’une part parce qu’évidemment ce que les sociologues étudient mobilise des intérêts puissants et parfois contradictoires, d’autre part parce que l’objet qu’ils étudient, la société, est un sujet éminemment politique, sur lequel le plus souvent chacun a un avis. Ainsi, la parole du sociologue, chasseur de mythes comme disait Norbert Elias, fâche bien souvent. Elle démystifie et dévoile des mécanismes sociaux producteurs d’injustices et d’inégalités, des discriminations  récurrentes, bref elle donne de notre société – et notamment de celles et ceux qui la dominent - une image bien moins reluisante mais ô combien plus réaliste que celle que véhiculent de nombreux médias ou quelques intellectuels médiatiques. C’est pourquoi les sociologues font l’objet de tant d’animosité. Cette animosité trouve à la fois à s’exprimer dans les propos des politiques ou d’un Philippe Val critiquant ce qu’il nomme le soit disant « sociologisme » : en fait tout ce qui contribue à porter un regard critique sur les préjugés et les stéréotypes d’une société. Brandissant fièrement ses préjugés et son sens commun, Val retrouve la revendication de la bêtise qui ornait les pancartes de la « manif pour tous » : « Touche pas à mon préjugé » ! On est saisi de malaise devant tant d’inculture…

 

Expliquer = excuser : une confusion récurrente de mauvaise foi

La confusion entre « rendre raison », « expliquer » et « excuser » est presque aussi vieille que la sociologie. Le/la sociologue n’est ni juge, ni curé : il/elle n’a pas à prononcer de sentence ou d’absolution, tant qu’il/elle fait œuvre de scientifique. On a beau dire et répéter sur tous les tons, enquêtes scientifiques à l’appui, qu’un.e sociologue cherche à comprendre ce qui conduit tel ou tel individu à des conduites jugées répréhensibles – en tout cas dans une société donnée et à une époque donnée  – rien n’y fait. Pourtant, c’était déjà le principe édicté par Max Weber concernant la science : elle repose sur la neutralité axiologique – neutre en valeur et ne portant pas de jugement, elle tend à expliquer ce qu’elle fait profession d’observer.

La sociologie, comme toute science cherche à rendre raison des phénomènes sociaux, politiques, économiques, religieux etc. à partir d’un arsenal méthodologique largement consolidé  - même si comme pour toute science des révisions, de nouvelles méthodes, de nouveaux concepts viennent corriger d’anciennes façons de travailler et de concevoir le monde social qui par ailleurs reste un donné historique donc constamment changeant. Même si au sein de la discipline, comme dans toute science, il existe différentes approches. Et pour le dire clairement, on peut parfaitement expliquer les politiques menées par les « socialistes » actuellement au pouvoir grâce aux enquêtes de politistes et de sociologues : de plus en plus refermés sur les couches les plus aisées de la population, de plus en plus précocement dépendants du parti pour leurs carrières, ces « socialistes » n’ont eu de cesse de se rapprocher des politiques de droite et comme eux, se sont professionnalisés de plus en plus jeunes. Ils se sont éloignés de leur base ouvrière, tandis que les ouvrier.e.s s’éloignaient de ceux qui ont préféré s’adresser « aux classes moyennes » aux cols plus blancs et plus cultivées. Ces « socialistes » ne connaissent donc presque plus rien du monde social et de ses dures réalités, notamment pour les plus démunis. Passant - après de brèves études dans un IEP (Institut d’Etudes Politiques) ou une vague licence pour les plus travailleurs d’entre eux - d’attaché parlementaire à directeur de cabinet municipal puis à un poste au Conseil régional ou à l’Assemblée nationale, leurs vies sont tout entières faites de postes politiques pour lesquels tous les compromis sont possibles. Loyaux à leur parti qui est aussi leur employeur depuis toujours, ils peinent à avoir un esprit critique ou imaginer des solutions qui n’auraient pas l’aval de l’appareil. Professionnels de la politique depuis toujours, ils vivent de la politique plus qu’ils ne vivent pour elle ! Voilà qui explique bien des choses quant aux politiques bénéficiant surtout aux plus puissants, menées par ceux qui se prétendent « socialistes ». Sont-ils pour autant excusés ? Certainement pas. On le voit : on peut expliquer sans excuser, même dans le cas des politiques et de la corruption endémique qui les touche par exemple.

           

Le mythe de la responsabilité individuelle

Mais pourquoi est-ce si important de conserver le mythe de la pure responsabilité individuelle ? C’est notamment qu’elle dédouane de facto tout « responsable » politique : on ne saurait le rendre responsable – même partiellement – des « déviances » et des violences qui ont cours dans une société. Si elles relèvent de choix personnels, alors qu’importe la politique menée, qu’importent les inégalités croissantes, les discriminations, les crises économiques, le chômage massif, la fraude en col blanc ou encore la politique du « choc de civilisation »… Débarrassé du fardeau de ses responsabilités, le politique peut en revanche se concentrer sur sa propre mythologie, son illusio. Le mythe qu’il s’agit pour lui de défendre, c’est celui de l’omnipotence des gouvernants qui d’un coup de menton, d’un largage de missiles, ou par la proclamation de l’état d’urgence et l’invasion de nos rues par les militaires, parviendraient à éradiquer la bête immonde du terrorisme. Oui mais voilà, comme l’expliquent Laurent Bonelli ou Laurent Mucchielli, tous les Vigipirates, toutes les lois d’exceptions n’y ont rien fait : des bombes continuent d’exploser, des tirs de kalachnikovs de retentir et des innocents de tomber sous les balles, en France et plus massivement ailleurs. Devons-nous ignorer ces faits indiscutables d’une politique sécuritaire inefficace ? Devons-nous cautionner cette mascarade de politiques paniqués par leur propre incurie ? Comme n’importe quel citoyen, le sociologue souhaite vivre dans une société pacifiée, à l’échelle nationale comme mondiale ; mais comme n’importe quel scientifique, il fait profession de regarder les choses en face et de dire quelques vérités qui sonnent comme autant de fausses notes dans le chœur martial des « responsables » droits dans leurs bottes.

           

On ne combat bien que ce qu’on connaît bien

Mais autant que les agressions à leur encontre, les sociologues sont confrontés à un autre problème qui prend une ampleur considérable depuis les lois liberticides sur le renseignement : la possibilité même d’enquêter de façon autonome. Un ouvrage dirigé par Sylvain Laurens et Frédéric Neyrat – Enquêter de quel droit ? – avait déjà pointé les menaces pesant sur l’enquête en sciences sociales ; aujourd’hui la situation a empiré avec la loi relative au renseignement comme l’explique Marwan Mohammed[3] : « cette loi impacte directement le travail des chercheurs en sciences humaines et sociales, particulièrement les recherches de type ethnographique sur des sujets "chauds", jugés sensibles. Elle menace plus spécifiquement ceux, dont je fais partie, qui s’intéressent à des thèmes et des personnes potentiellement visées par la loi en question. Car toute recherche qui touche la criminalité, qu’elle soit "ordinaire" ou organisée, les mouvements syndicaux, politiques et religieux, les différentes formes de radicalité militante, voire des domaines économiques, administratifs ou militaires considérés comme stratégiques, est susceptible d’entraîner une intrusion par les services. Ce qui fait beaucoup ».

Les attaques réitérées contre la sociologie, l’injonction à rester le plus possible dans la condamnation morale sans chercher à comprendre, sont une double faute intellectuelle et politique. Intellectuelle car cet obscurantisme contemporain est comme tous ceux qui l’ont précédé porteur de violences et d’injustices grandissantes : les arrestations arbitraires, les violences policières lors des manifestations de la COP 21 de la place de la République, la répression syndicale – contre les salariés d’Air France et de Good Year, récemment – le tout sécuritaire aveugle et borné ne résout rien, mélange et nivelle tout.  C’est aussi une faute politique évidente : d’une part la répression tous azimuts créera autant d’opposants et d’ennemis irréductibles à la France et à la République et ce d’autant plus que la France se comportera comme une petite dictature. Mais c’est aussi s’empêcher de combattre tous ceux qui sont responsables de radicalisation et de violence, dont il s’agit d’enrayer les mécanismes : on ne combat bien que ce qu’on connaît bien, vieil adage. Ici l’ignorance condamne nécessairement à l’impuissance. A moins… à moins que comme l’écrit Patrick Boucheron, les pouvoirs veuillent une fois de plus illustrer cette maxime universelle et intemporelle : « Ceci n’est évidemment rien d’autre que le mot d’ordre de tous les dirigeants dans l’histoire du monde : faire peur, à défaut de faire croire – sans jamais rien comprendre : assurément le meilleur moyen pour se faire obéir ».

 

Romain Pudal

chercheur en sociologie au CNRS-CURAPP-ESS.



[1] Voir sur la déviance le travail fondateur d’Howard Becker, Outsiders (1963).

[2] « Ces problèmes sont liés à des phénomènes graves d’urbanisme mal maîtrisé, de déstructuration familiale, de misère sociale, mais aussi de défaut d’intégration d’une partie de la jeunesse vivant dans les cités. Mais ceux-ci ne constituent pas, pour autant, une excuse pour des comportements individuels délictueux. Il ne faut pas confondre la sociologie et le droit. Chacun reste responsable de ses actes. Tant qu’on admettra des excuses sociologiques et qu’on ne mettra pas en cause la responsabilité individuelle, on ne résoudra pas ces questions. » Lionel Jospin, 1999.

[3] Marwan Mohammed, chercheur au CNRS, est spécialiste de la délinquance juvénile notamment

 

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