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L’égalité entre filles et garçons, un front de la bataille pour l’école de l’égalité par Marine Roussillon, paru dans Progressistes

L’égalité entre filles et garçons, un front de la bataille pour l’école de l’égalité.

Entretien avec Marine Roussillon, paru dans Progressistes, 11, « Le Progrès au féminin ».

 

On constate, dans le monde du travail, que les hommes et les femmes sont très largement répartis dans les différents métiers suivant leur genre. Par exemple, 48 % des femmes occupant un emploi sont concentrées dans 4 secteurs d'activité sur les 24 que compte le pays : la santé et les services sociaux, l'éducation, l'administration publique et le commerce de détail. Retrouve-t-on cette spécialisation dans les différents parcours scolaires, dans le secondaire et le supérieur ? Quelle est son ampleur ?

 

Jusqu’au bac, les filles réussissent mieux que les garçons mais paradoxalement, elles choisissent des parcours moins valorisés, ce qui influence leur insertion professionnelle. Quel que soit le milieu social d’origine, les filles sont moins souvent en retard scolaire que les garçons. Elles réussissent mieux au bac, ont plus de mentions. À la sortie du système éducatif, les femmes sont plus diplômées.

 

À notes équivalentes au brevet, filles et garçons font des vœux d’orientation semblables. C’est au lycée que les parcours se différencient. Les filles, nettement meilleures que les garçons en français dès le collège, choisissent plus souvent des options littéraires. Elles sont très majoritaires en terminale littéraire (78,8% des élèves de TL) et minoritaires en terminale scientifique (45,9% des TS). Elles sont plus nombreuses dans les formations du secteur tertiaire (91,3% des élèves de terminale ST2S – sanitaire et social –, 70,6% des CAP services, 68,3% des Bac pro et BMA services) et très minoritaires dans les formations orientées vers l’industrie et la production (7% des élèves de terminale STI2D – industrie et développement durable –, 19,7% des CAP production, 11,8% des Bac pro et BMA production)[1].

 

 

Comment cet écart est-il fabriqué chez les jeunes femmes et les jeunes hommes, et par qui ? En particulier, les institutions éducatives, les pratiques pédagogiques, les contenus des enseignements ont-ils plutôt tendance à l'atténuer ou à le renforcer ?

 

Les analyses libérales (aussi bien les rapports de l’OCDE[2] que ceux du Ministère de l’Éducation nationale) mettent l’accent sur les responsabilités des individus : les stéréotypes dont les familles et les enseignants sont porteurs, le manque de confiance en elles des jeunes filles... Ces analyses ne remettent pas en cause le caractère sélectif et inégalitaire du système éducatif et conduisent à remédier aux inégalités de genre par des actions en direction des parents, des enseignants et des élèves, menées en marge des apprentissages scolaires (« l’éducation à l’égalité »).

Certes, les stéréotypes sexistes véhiculés notamment par les manuels jouent un rôle dans les choix d’orientation des filles[3]. Mais ils ne permettent pas de comprendre que les garçons réussissent moins bien jusqu’au bac, ou que les filles s’orientent moins vers des formations sélectives après le bac. Ces différences doivent être saisies dans le contexte de l’ensemble des inégalités d’apprentissage[4]. Les contenus et les pratiques de l’école valorisent des comportements socialement construits comme féminins : la docilité, l’expression des sentiments... Au contraire, l’agressivité et les pratiques d’opposition sont dévalorisées et associées à des comportements « perturbateurs »[5]. Ces exigences, qui ne sont pas explicitées et ne font pas l’objet d’apprentissages, ont d’abord pour conséquence de mettre en difficulté les garçons et plus particulièrement les garçons de milieux populaires. À plus long terme, elles sont aussi nuisibles pour les filles : l’école ne leur enseigne pas le sens de la compétition nécessaire pour réussir dans des filières sélectives, alors que les garçons qui arrivent jusque là l’acquièrent hors de l’école, dans la famille ou les interactions sociales[6].

 

Selon la Conférence des Directeurs des Écoles d'Ingénieur Françaises, notre pays aurait besoin de 10 000 ingénieurs supplémentaires par an… Et dans le même temps, les écoles d'ingénieur n'arrivent toujours pas à ouvrir largement leurs portes aux jeunes femmes. Cet exemple est saisissant : si l'orientation genrée pèse sur les choix personnels des lycéennes et des étudiantes, ne pose-t-elle pas, aussi, un énorme problème pour le développement de notre pays ?

 

Certes, mais de quel développement parle-t-on ? Pour l’OCDE, les inégalités scolaires entre filles et garçons posent un problème de compétitivité : « Pour rester compétitifs dans l’économie mondiale d’aujourd’hui, les pays doivent réaliser pleinement le potentiel de tous leurs citoyens »[7]. Les inégalités sont naturelles (les différences de « potentiel »), les rapports de domination sont légitimes et le système scolaire a pour vocation de sélectionner les meilleurs. Il faut simplement supprimer les « biais » qui entravent cette sélection. Nous ne voulons pas d’une « égalité » entre femmes et hommes qui consisterait à permettre aux femmes d’accéder dans la même proportion que les hommes à des positions de domination : la bataille pour l’égalité entre les femmes et les hommes est l’un des fronts du combat pour l’égalité de tous, pour l’émancipation individuelle et collective.

Nous sommes convaincus que dans une société façonnée par des savoirs de plus en plus complexes, il y a besoin d’une élévation générale du niveau de connaissance et de qualification. Dans cette perspective, la lutte contre les inégalités de genre à l’école s’inscrit dans un combat pour une école de la réussite de tous : une école qui donne à tous les adultes de demain, filles et garçons, quelle que soit leur origine sociale, les moyens de maîtriser les choix individuels et collectifs auxquels ils seront confrontés, et de construire librement leur avenir, celui de leur entreprise, de leur pays et du monde.

 

Pour finir, quelles sont les propositions, dans l’Éducation Nationale et à l'université, qui permettraient d'en finir avec ces spécialisations scolaires et professionnelles suivant le genre ? Quelles sont les forces disponibles pour les porter et les mettre en œuvre, parmi les enseignants, les élèves, les étudiants ?

 

Poursuivre l’élimination des stéréotypes sexistes est indispensable. Cependant, une « éducation à l’égalité » réalisée en marge des autres apprentissages ne permet pas de lutter réellement contre les inégalités d’apprentissage. Pire, elle risque d’être source de confusion pour les élèves sur les attendus de l’école et d’aggraver les inégalités de réussite scolaire[8]. C’est donc l’ensemble des contenus et des pratiques pédagogiques qu’il faut interroger à partir de l’exigence d’égalité des sexes.

Cela implique de s’opposer résolument à toutes les tentatives de différencier les contenus en fonction des « goûts » des élèves : sous prétexte de faire plaisir aux élèves et de leur donner confiance en eux, une telle démarche naturalise les différences et renforce les inégalités. Ainsi, face aux difficultés des garçons à entrer dans les activités langagières, la tentation est forte de leur proposer des lectures « adaptées » à leurs goûts : bande-dessinée, mangas... Et pour répondre aux difficultés des filles en éducation physique et sportive, on leur propose de faire de la danse, du step, des activités dans lesquelles elles réussiront plus « naturellement ». On prive ainsi garçons et filles d’apprentissages essentiels : la maîtrise d’un langage complexe et l’expression des sentiments d’un côté, l’affrontement, la prise de risque de l’autre. Si les partisans d’une école non mixte se font discrets, les réformes actuelles (rythmes scolaires, collège, lycée), en réduisant les cours communs à tous au minimum et en individualisant les parcours, accentuent la différenciation des contenus. Les choix de chacun sont déterminés parce qu’il est : son sexe, mais aussi sa culture, son milieu social... L’école ainsi construite enferme les élèves dans des identités assignées et les prive des moyens de se construire en réfléchissant sur les normes, les valeurs, les stéréotypes dont ils héritent. Pire, elle empêche la construction d’une culture commune à tous les citoyens de demain. La mixité (de genre, mais aussi la mixité sociale) reste alors formelle : garçons et filles fréquentent la même école, mais n’y apprennent pas la même chose et n’y sont pas l’objet des mêmes ambitions.

Il s’agit au contraire de construire une école qui ne considère aucun comportement, aucun savoir comme « naturel » : une école qui interroge à la fois les savoirs et les identités. En prenant en charge l’ensemble des apprentissages nécessaires pour réussir et faire des études longues, sans rien considérer comme acquis ailleurs, l’école peut assurer la réussite de tous. En enseignant le rugby aux filles et Flaubert aux garçons, elle doit permettre à chacun de sortir de soi, de s’enrichir de ce que l’autre a à lui apprendre, et de participer à la construction collective d’une culture commune[9]. En interrogeant les savoirs à partir de l’exigence d’égalité des sexes (pourquoi les accords mixtes se font-ils au masculin ? De quelle histoire cette règle est-elle le produit ?), l’école peut donner à voir leur dimension historique, les rapports de force dont ils sont le produit, et ainsi permettre à chacun de les utiliser pour agir sur le monde. Quelle meilleure arme contre les stéréotypes qu’une école où tous et toutes apprennent ensemble, réussissent ensemble, et acquièrent ensemble le pouvoir de changer le monde ? Cela n’implique pas tant une réécriture des programmes qu’un important effort de formation des enseignants : non pas pour les former « à l’égalité » mais pour leur donner les moyens d’assurer la réussite de tous.

 

La bataille contre les inégalités de genre à l’école n’apparaît pas alors comme une bataille « pour faire réussir les filles » : elle implique aussi de s’attaquer aux causes de l’échec scolaire des garçons, qui touche particulièrement les élèves des milieux populaires. Ne nous laissons pas prendre au piège des discours moralisateurs qui veulent utiliser l’école pour « civiliser » les garçons des milieux populaires ! Ces discours, qui prolifèrent depuis les attentats de janvier 2015, divisent le peuple, nourrissent la frustration et la rancœur des jeunes hommes de milieux populaires, et font le lit du « masculinisme » que tente de manipuler l’extrême droite. Au contraire, en affirmant l’unicité de notre combat pour l’égalité, nous pouvons travailler à la convergence des franges les plus populaires du salariat et les couches moyennes.

 



[1] Source : Ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche (2015), Filles et garçons sur le chemin de l’égalité, de l’école à l’enseignement supérieur, http://cache.media.education.gouv.fr/file/2015/82/6/FetG_2015_396826.pdf

[2] OCDE (2015), L’égalité des sexes dans l’éducation : Aptitudes, comportement et confiance, PISA, Éditions OCDE. http://dx.doi.org/10.1787/9789264230644-fr.

[3] Voir Lutter contre les stéréotypes sexistes dans les manuels scolaires : faire de l’école un creuset de l’égalité, Rapport d'information N° 645 (2013-2014) de M. Roland COURTEAU, fait au nom de la délégation aux droits des femmes, déposé au Sénat le 19 juin 2014.

[4] Voir les travaux de S. Bonnéry et notamment : « Les albums, supports de socialisation masculine et de socialisation lectorale », in Connan-Pintado C. & Behoteguy G. (dir.) Être une fille, un garçon dans la littérature pour la jeunesse. France 1945-2012, Presses Universitaires de Bordeaux, 2014, pp. 209-223 ; Supports pédagogiques et inégalités scolaires, La Dispute, 2015.

[5] Voir S. Depoilly, « Des filles conformistes ? Des garçons déviants ? Manières d’être et de faire des élèves des milieux populaires », Revue Française de Pédagogie, n° 179, printemps 2012.

[6] Voir F. Truong, Jeunesses françaises, bac+5 made in banlieue, La Découverte, 2015.

[7] OCDE (2015), op. cit.

[8] Comme le montre Gaël Pasquier à partir du cas de l’école primaire dans « Égalité des sexes à l’école : prévenir les malentendus scolaires et professionnels », Carnets rouges, 2, janvier 2015, L’égalité ça se construit : http://reseau-ecole.pcf.fr/72546

[9] Voir A. Davisse et C. Pontais, « Quelle égalité pour la mixité et l’émancipation », Carnets rouges, 3, mai 2015, L’émancipation au cœur de l’éducation : http://reseau-ecole.pcf.fr/71452

 

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