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Éduquer et instruire le « peuple enfant ». La révolution au péril de la raison par Jean-Luc Chappey, Carnets Rouges n°5

Éduquer et instruire le « peuple enfant ». La révolution au péril de la raison

 

Jean-Luc Chappey

 

Dès les premières séances de la nouvelle assemblée constituante, l’idée d’éduquer et d’instruire le peuple s’impose comme un thème central de la nouvelle rhétorique révolutionnaire. L’impératif pédagogique constitue un pilier de la nouvelle communauté politique en construction. Pour « devenir révolutionnaires » et imposer leur légitimité face au pouvoir royal, les députés de l’Assemblée constituante vont ainsi rapidement revendiquer un certain héritage des Lumières qui promeut la nécessité d’éduquer et d’instruire (les deux termes tendent alors à se confondre) le peuple, un peuple considéré comme souverain mais qui, selon les nouvelles élites politiques, ne saurait être tout à fait apte à participer pleinement à la sphère de décision politique. Dès lors, les députés s’érigent en instituteurs. Considérant, dans la continuité d’Helvétius, que « l’éducation peut tout », les révolutionnaires vont, dès 1789, chercher à mettre en œuvre ce vaste chantier visant à transformer les mœurs, les habitudes, mais aussi, les corps, justifiant de nombreuses innovations pédagogiques hors les murs des établissements scolaires pour toucher autant les esprits que les cœurs.

 

La nécessité de régénérer la Nation justifie ainsi la nécessité d’instruire, d’éduquer et de civiliser un peuple qui, laissé libre, pourrait bien être dangereux. Dès l’été 1789, les leçons de la Grande Peur seront là pour justifier davantage ces préventions qui légitiment l’adoption de la loi martiale le 21 octobre 1789. C’est au nom de l’idéal pédagogique que les Constituants refusent d’accorder la citoyenneté (définie en terme de degrés) à tous les membres de la Nation : aux côtés des plus pauvres, des femmes et des enfants qui, membres de la communauté nationale, se voient privés de droits politiques par le suffrage censitaire, les communautés juives de l’Est de la France et les esclaves noirs des colonies devront attendre le temps nécessaires à leur éducation pour prétendre accéder au statut de citoyen (les premiers seront intégrés dans la communauté nationale en septembre 1791 et il faut attendre le décret de la Convention de février 1794 pour que l’esclavage soit aboli).

 

Dès lors, cet idéal justifie l’intérêt porté à la réforme des institutions scolaires à laquelle travaillent les députés des différentes assemblées parlementaires qui se succèdent entre 1789 et 1793. En témoignent les débats suscités par les différents projets proposés par Talleyrand en septembre 1791 (plan qui reprend les propositions héritées des réformateurs des Lumières et insiste sur l’enseignement des humanités) ou Condorcet, porte-parole du Comité d’instruction publique et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. Présenté les 20-21 avril 1792 dans un contexte peu favorable, le texte de Condorcet pose des principes majeurs qui font consensus chez les nouvelles élites politiques en particulier la gratuité et la laïcité d’un enseignement conçu pour permettre le « perfectionnement général et graduel de l’espèce humaine, dernier but vers lequel toute institution sociale doit être dirigée ». La guerre, les tensions politiques et les difficultés financières expliquent les retards pris dans la mise en œuvre de ces principes. Néanmoins, les discussions ne cessent jamais. Les débats, dans et en dehors de l’Assemblée, portent sur des objets majeurs qui agitent encore largement les questionnements actuels : l’organisation institutionnelle des établissements pédagogiques, le rôle et la fonction assignées aux professeurs, leur degré d’autonomie et les modalités de leur autorité mais aussi les contenus, plus ou moins spécialisés, et les pratiques pédagogiques.

 

Le rôle politique assigné à la pédagogie se révèle particulièrement dans le projet de Félix Le Peletier de Saint-Fargeau présenté devant la Convention le 13 juillet 1793, le jour même de l’assassinat de Marat, par Robespierre. Répondant à la volonté de « former un nouveau peuple », ce plan trace les contours d’un modèle très contraignant prévoyant la création dans chaque section, dans les villes, d’une maison commune d’éducation et d’internat (une par canton dans les campagnes) destinée à réunir tous les enfants de la circonscription. Ce projet, qui rend l’école obligatoire et gratuite, doit ainsi permettre l’accès de tous les garçons entre 5 et 12 ans et les filles entre 5 et 11 ans à l’école républicaine. De la naissance à l’âge adulte, l’individu doit ainsi recevoir des connaissances afin de le rendre « utile » à la Nation, mais doit aussi être formé aux bonnes mœurs afin de participer à la défense de la concorde collective. Les Conventionnels adoptent le 19 décembre 1793 (29 frimaire an II) une loi reprenant les principes proposés par Gabriel Bouquier, conventionnel et membre du Comité de salut public. Affirmant l’obligation scolaire, la loi rappelle la place essentielle jouée par l’éducation et l’instruction dans la dynamique politique de la Révolution. Promouvant d’autres méthodes d’enseignement, se fiant autant à l’entendement qu’à l’enthousiasme, ce plan doit affranchir l’école du contrôle de la « caste des savants » et permettre aux « bons » citoyens, choisis pour leur zèle politique, de devenir les instituteurs de la Nation.

 

La mise en application des décrets se heurte à de nombreuses difficultés. Les réquisitions militaires qui touchent, à partir du printemps 1793, tous les hommes de 18 à 25 ans, célibataires, privent les écoles de la République de jeunes enseignants. Il convient pourtant de nuancer l’insuccès de cette première législation scolaire de la Convention qui, appliquée moins d’un an, permet à tout un chacun d’enseigner (avec certificat de civisme), instaure une obligation scolaire de 3 ans, la gratuité et la laïcité de l’enseignement. Surtout, ces difficultés ne doivent pas masquer l’extraordinaire effervescence que suscitent les questions d’instruction et d’éducation au sein de la population. En l’an II, la pédagogie envahit tout l’espace social et politique : des chansonniers aux administrateurs, des journalistes aux soldats, des hommes de lettres aux curés, ces nouveaux instituteurs se réussissent derrière la mission de pédagogie politique qui doit permettre de sauver la Révolution contre ses ennemis.

 

La réforme du calendrier révolutionnaire en octobre 1793 constitue le symbole le plus important de cette volonté de refondre en profondeur les repères spatiaux et temporels et de construire une nouvelle communauté autour d’un calendrier festif qui rompt avec l’héritage du christianisme : les nouveaux cultes organisés par les autorités locales et nationales doivent ainsi participer à cet ambitieux programme d’instruction et d’éducation d’un peuple qui, s’il se voit reconnaître des droits politiques et sociaux plus larges (comme en témoignent les principes de la Constitution de 1793 adoptée – mais non appliquée– en juin 1793), n’en reste pas moins encore considéré comme imparfait ou immature pour une large partie des députés montagnards proches de Robespierre. Pour ce dernier, s’il convient de favoriser la mise en place de la démocratie, il convient également de penser les conditions qui rendent possible sa mise en place : là encore, le peuple, malgré les nombreux sacrifices dont il fait preuve pour la défense de la République sur les champs de batailles, doit être encadré et soumis à une entreprise de pédagogie nationale comme l’illustre l’importance accordée par l’Incorruptible à la fête de l’Être suprême (juin 1794), une fête qui, objet de nombreuses hostilités, favorise la constitution des alliances à l’origine de sa défaite politique (9 thermidor an II/27 juillet 1794).

 

Participant à l’abandon progressif des idéaux démocratiques de l’an II, la reprise en main de l’espace pédagogique par les élites politiques ne fait ainsi que s’accélérer sous la Convention thermidorienne. Au nom de la nécessaire défense de la République, il s’agit désormais de réaffirmer la nécessité d’une entreprise de régénération conduite par les « savants ». La nouvelle législation scolaire, votée le 27 brumaire an III/17novembre 1794, prévoit le financement public d’une école à double section pour mille habitants. Cette loi qui n’impose plus l’obligation scolaire, laisse désormais aux parents le choix de l’école en admettant explicitement l’existence d’écoles libres tenues par des ecclésiastiques.

 

Confronté au dilemme de défendre la République tout en condamnant les violences et justifier l’exécution de l’Incorruptible et de ses amis, les députés de la Convention thermidorienne, s’érigeant de nouveau en héritiers des Lumières, entendent rétablir la distinction entre le peuple enfant et des élites seules aptes, par leur capacités financières et intellectuels, à gouverner. C’est sur ces nouvelles formes de distinctions sociales (élites civilisatrices vs peuple à civiliser qui justifie le rétablissement d’un suffrage censitaire en 1795) que s’appuient les rédacteurs de la Constitution de l’an III et qu’est justifiée la promotion du « propriétaire » dans l’ordre social et politique de la République du Directoire. Réunis au sein de l’Institut national dans la classe des sciences morales et politiques, les savants appelés les Idéologues définissent les nouvelles règles de l’habitus républicain : la citoyenneté repose en effet désormais sur des capacités à penser, à parler et à se comporter selon des normes fondées sur les facultés d’une Raison érigée en référence absolue dans la rhétorique républicaine. Cela après la répression menée contre les révoltes populaires du printemps 1795 qui voient la « fin » des sans-culottes.

 

C’est au nom de la suspicion quant à la faculté du peuple souverain à voter de manière rationnel et raisonnable qu’une partie des républicains du Directoire vont justifier les différents coups d’État qui scandent la vie politique entre 1797 et 1799 : au nom de la défense des principes de la République et des erreurs d’un peuple toujours en proie à des préjugés et des superstitions, ils cassent les élections qui avaient été gagnées soit par des « royalistes », soit par les républicains démocrates. Si désillusions il y a eu, il ne faudrait pas minorer la responsabilité d’une partie de ces élites républicaines qui ont pris le risque de détruire la république plutôt que de faire le pari d’une plus grande démocratisation. Le projet d’une démocratie représentative, porté par une partie des républicains (ceux que l’on appelle les « néo-jacobins » ou les « républicains démocrates »), constituait pourtant bien une réelle alternative au coup d’État de Brumaire : ce projet ouvrait la voie à une plus grande participation du peuple à la vie politique en cherchant à renforcer les prérogatives du pouvoir législatif aux dépens de l’Exécutif. C’est contre ce projet que se sont réunis les républicains « raisonnables » qui, autour d’Emmanuel Sieyès, sont parvenus – non sans mal – à le décrédibiliser, rendant ainsi évident l’arrivée d’un homme providentiel. Ce sont bien ces républicains conservateurs qui, se prévalant d’un certain héritage des Lumières, ont été les fossoyeurs de la République. Certes, ces élites ne pouvaient pas savoir que, rapidement, le général Bonaparte, auréolé de ses victoires sur les champs de batailles italiens et du mythe oriental construit face aux pyramides égyptiennes, allait tourner le dos aux principes de la Révolution et œuvrer à la mise en place d’un nouvel ordre politique et social favorable à la domination d’une élite choisie et restreinte, les notables.

 

Les mêmes dirigeants républicains, français et européens, qui ne cessent de désavouer les élections et choix des peuples au nom d’une rationalité qu’ils seraient bien incapables d’atteindre et comprendre, reproduisent aujourd’hui avec conviction cette distinction entre des peuples à instruire et civiliser et une élite instruite et civilisatrice. Sous couvert d’un discours sur la nécessité d’éclairer un « peuple » toujours suspecté de préférer les loisirs faciles, les élites éduquées et cultivées cachent mal aujourd’hui un mépris qui se traduit par cette propension à toujours parler pour et au nom du peuple à défaut de réellement l’écouter. Or, le risque est grand de prétendre gouverner un « peuple enfant » : d’un côté parce qu’un tel discours peut ouvrir un espace politique à des forces, parfois non démocratiques, qui prétendent parler au nom du peuple ; d’autre part parce qu’il favorise la dé-légitimation du régime représentatif et la recherche de voies d’expression politique alternative en rupture avec les principes républicains.

 

Jean-Luc Chappey

Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Institut d’histoire moderne et contemporaine

Institut d’histoire de la Révolution française

 

 

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