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Propositions de lecture, Carnets Rouges n°5

Proposé par Catherine Robert Fabien Truong, Jeunesses françaises, bac + 5 made in banlieue, La Découverte, 2015

« Bricolage », « badge de légitimité » et « cheval à bascule » : les jeunes gens dont Fabien Truong a observé le passage du lycée à la vie adulte inventent des manières d’avancer pour lesquelles le sociologue mobilise des concepts nouveaux. Dans Jeunesses françaises, bac + 5 made in banlieue, le chercheur a suivi, des émeutes de 2005 au « Check Point Charlie » de janvier 2015, une vingtaine de ses anciens élèves, analysant au plus près les comportements et les représentations de ceux que la société française stigmatise en les nommant « jeunes de banlieue ». L’essentialisation est réductrice et castratrice : force d’assignation, elle prive la société française d’une puissance d’agir et d’une leçon d’adaptabilité qu’elle ferait mieux de ne pas mépriser.

A force de regarder ces jeunes gens comme des sauvageons habitant une terra incognita, on en vient à oublier qu’ils sont également capables de se faire ethnologues, jetant un regard souvent ironique sur ceux que leurs œillères empêchent de les considérer. « Pour une politique de la considération » : tel est le titre de la conclusion de l’essai de Fabien Truong. Il invite à « éduquer à partir de la temporalité des ajustements et de l’explicitation des conditions sociales de la transmission du savoir ». Il s’agit de considérer les individus comme des êtres en progrès. Ces jeunes gens empruntent des éléments divers et parfois disparates pour fonder une identité mouvante, comme l’est celle de tout être humain. On peut étudier à La Catho, intégrer une école de commerce marseillaise, porter les vêtements de la distinction, et retourner en banlieue dans le refuge des copains d’enfance et le giron parental  sans devenir « des schizophrènes ou des renégats sociaux ».

L’intérêt de l’enquête menée par Fabien Truong est qu’elle considère les individus dans la durée, et pas seulement dans l’instantané. C’est ce qu’on pourrait reprocher au récent Profs en territoires perdus de la République[1] qui ne met pas en perspective la réalité observée par le moyen d’un comparatisme informé.

On voit Lakhdar, Samia, Sherazade, Fanta, Claire, Aysha, Sébastien, Roy, Idriss et les autres maîtriser peu à peu l’art du « cheval à bascule », qui permet de tenir en équilibre entre plusieurs milieux, plusieurs états, et même plusieurs pays. On les suit pas à pas dans l’apprentissage de « l’ascèse » que requièrent les études supérieures et pour laquelle la pratique de l’islam est plus un soutien organisationnel qu’un repli frileux. On les voit composer entre la fréquentation des soirées et le refus de l’alcool comme ciment du lien social, et surtout constituer autour d’eux des « collectifs d’alliés » qui leur permettent de résister aux assauts humiliants des possesseurs du capital symbolique. Avec Jeunesses françaises, bac + 5 made in banlieue, poncifs et a priori s’effritent : Fabien Truong, avec finesse, humour, acuité et un art du suspense assez rare dans les ouvrages théoriques, offre à la société française le tableau d’une jeunesse que la caricature, la mauvaise foi et l’aboulie politiques déconsidèrent à tort.



[1]Documentaire de Georges Benayoun 

 

Proposé par Erwan Lehoux Arnaud Parienty, School Business. Comment l'argent dynamite le système éducatif, La Découverte,  Paris, 2015, 243 p.

 

Professeur de SES, Arnaud Parienty livre une enquête assez approfondie consacrée au rôle de l'argent dans l'éducation. C'est d'abord au contact de ses élèves qu'il prend conscience de cette réalité ; les éléments issus de sa propre expérience constituent son premier matériau, qu'il complète de données statistiques, de faits rapportés par la presse ou encore d'observations de terrain. Cet aller-retour entre l'expérience personnelle et ces sources complémentaires contribue à rythmer l'ouvrage et à en fluidifier la lecture.

 

L'auteur rappelle tout d'abord une évidence, en remarquant que « la géographie des résultats des établissements reproduit celle des revenus ». Il montre que les écoles réputées attirent les familles aisées, ce qui participe à l'augmentation des prix dans les bons quartiers et favorise toujours plus l'entre-soi… et le bon niveau de ces écoles. De fait, il s'agit d'un phénomène auto-entretenu qui semble expliquer en grande partie les inégalités entre les établissements, auxquelles les chercheurs ont consacré tant de travaux. Au-delà de ces inégalités géographiques, le recours aux écoles privées est très justement souligné.

 

Il s'intéresse ensuite au soutien scolaire marchand qui semble avoir fleuri ces dernières années. De même, les offres payantes liées à l'apprentissage des langues étrangères se sont multipliées ces dernières années, des cours particuliers aux établissements bilingues en passant par les stages et séjours linguistique, du fait de leur rôle de plus en plus important dans la compétition scolaire et en vue de l'accès à l'emploi.

 

Plusieurs chapitres sont par ailleurs consacrés à l'enseignement supérieur. Les établissements privés se développement ; apparaît plus particulièrement un secteur lucratif qui n'existait pas auparavant. Ces nouveaux venus profitent de l'augmentation des frais d'inscription tout autant qu'ils renforcent la tendance. À l'autre bout de la chaîne, le recrutement des professeurs obéit lui aussi aux logiques du marché, les stars, très demandées, ayant la possibilité de négocier leur salaire à la hausse grâce à la concurrence, pendant que la précarité guette les autres.

 

L'auteur aborde également le marché global du savoir, en détaillant notamment les logiques d'internationalisation de certains établissements, qui n'hésitent plus à créer des filiales à l'étranger, par exemple, ainsi que les logiques financières à l'œuvre dans l'enseignement supérieur.

 

En définive, les familles fortunées semblent bel et bien disposer d'un avantage notable sur les autres. De fait, ce travail interroge la sociologie de l'éducation telle qu'elle est pratiquée, notamment, à la suite de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron. Celle-ci s'est avant tout attachée à révéler les inégalités d'ordre culturel, n'accordant à l'argent qu'une place résiduelle ; or il s'avère que l'argent joue un rôle croissant dans l'éducation, au point que ce dernier semble avoir une influence insoupçonnée sur la scolarité des enfants et sur les inégalités en matière de réussite et de parcours.

 

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le 31 décembre 2015