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Chacun pour soi et dieu pour tous » ou la laïcité vue d’Alsace Moselle

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« La démocratie a le devoir d’éduquer l’enfance ; et l’enfance a le droit d’être éduquée selon les principes mêmes qui assureront plus tard la liberté de l’homme. Il n’appartient à personne, ou particulier ou famille ou congrégation, de s’interposer entre ce devoir de la nation et ce droit de l’enfant. Comment l’enfant pourra-t-il être préparé à exercer sans crainte les droits que la démocratie laïque reconnaît à l’homme si lui-même n’a pas été admis à exercer sous forme laïque le droit essentiel que lui reconnaît la loi, le droit à l’éducation ? » [1]

Ce discours prononcé par Jean Jaurès à la veille de l’établissement de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 garde, en 2015, toute son acuité émancipatrice en Alsace et en Moselle. En effet,  ces trois  départements sont encore soumis à un régime dérogatoire qui les exclut de la laïcité républicaine. Cette situation, liée à l’histoire, est souvent présentée par ses défenseurs comme un des éléments du régime local propre aux alsaciens et mosellans. Cependant, la réalité est tout autre. Si le monde du travail peut légitimement se battre aujourd’hui pour défendre le régime de sécurité sociale de l’Alsace Moselle, la société alsacienne, en profonde mutation, ne peut continuer d’être exclue du régime de laïcité, à l’heure où les conservateurs s’efforcent d’élargir les positions des religions à l’université et dans le statut scolaire local.  Pourtant, le « camp laïque » existe ici aussi. Depuis 1918, il n’a pas cessé de revendiquer, auprès de la République, l’élargissement de la laïcité  pour nos trois départements, sans obtenir satisfaction. Vues d’Alsace, toutes les proclamations « laïques », de Nicolas Sarkozy à Marine Le Pen, de François Hollande à  Najat Vallaud-Belkacem, qui restent muettes sur le schéma concordataire pour mieux le conforter, montent directement au ciel. C’est dans ce contexte que le détour, par les caractéristiques de cette situation  et les perspectives  dans les enjeux actuels pour une intervention communiste dans l’esprit de Jaurès d’émancipation laïque, peut avoir un sens aujourd’hui.

Un  régime particulier, legs d’une histoire complexe et fabriquée.

Aujourd’hui, en Alsace-Moselle, les religions catholique, protestante (luthérienne et réformée) et israélite continuent de faire l’objet d’un enseignement confessionnel du primaire au lycée. Il existe deux facultés de théologie (catholique et protestante) à l’Université publique de Strasbourg et une antenne catholique à Metz. Cette exception est l’héritage de l’histoire complexe de cet espace longtemps tiraillé entre la république française et l’Allemagne mais aussi travaillé par tous les clivages sociaux générés par la révolution française et l’âge industriel. Le concordat  de 1801 place la religion sous l’autorité de l’Etat et lui reconnait en retour, jusqu’à aujourd’hui, une forme d’autorité et surtout un financement public assumé par l’ensemble de la population française ! En 1850, la loi Falloux, dans un contexte de réaction cléricale, impose à tous les établissements scolaires l’obligation de dispenser un enseignement religieux. Cependant,  les députés d’Alsace présents n’ont pas voté pour son adoption, à l’exception d’un seul. Affirmer que la réactionnaire loi Falloux fait partie du socle des traditions religieuses alsaciennes est donc un discours fabriqué.

A partir de 1871, le rattachement de l’Alsace et de la Moselle à l’empire allemand, ouvre une autre période riche en luttes sociales et en conquête de droits sociaux. Cependant, alors que la République  met en place les grandes lois laïques, l’Alsace et la Moselle s’insèrent dans l’Etat allemand qui est favorable à l’enseignement confessionnel. En 1918, le retour de l’Alsace Moselle au sein de la République, loin de l’euphorie d’une Libération, fut pour tous la nécessité de s’adapter  à une autre langue et un autre droit que les autorités imposèrent à l’exception d’un droit local particulier, notamment du statut concordataire. En 1924, quand Herriot à la tête du « cartel des gauches », tente de « laïciser »,  il échoue face à une réaction cléricale et politique où l’église catholique refuse aussi, contre les protestants l’enseignement interconfessionnel. Ces luttes interconfessionnelles perdurent jusqu’en 1970 et apportent un démenti flagrant aux supposés bienfaits du « concordat ». La libération en 1945 maintient le statu quo alors que la société change et que le système s’essouffle.

En effet, le recul de la participation des élèves à l’enseignement religieux est spectaculaire. En 2015, dans le primaire, elle tourne autour de 60%, chute à 30% dans les collèges et à 10% dans les lycées.

Le contexte est aujourd’hui ouvert sur des progrès laïques possibles mais tout montre aussi que les « néo-cléricaux » travaillent à  la consolidation voire à l’élargissement de ces statuts anachroniques.

 

Les enjeux actuels : Innover pour conserver ou dépassement des archaïsmes ?

Janvier 2015, avec les événements dramatiques de « Charlie », relance les débats et les initiatives sur la laïcité. En Alsace-Moselle, la publication et les recommandations de l’Observatoire de la laïcité en mai 2015, proposent de sortir les cours de religion du temps de l’enseignement scolaire commun.

Cette situation fait réagir les partisans du « droit local » en vue de trouver une légitimité « modernisée »  du régime  local des cultes. En janvier 2015, E. Sander[2] et JF Kovar[3], au nom de l’Institut du Droit Local dessinent les grandes lignes d’une stratégie d’intégration de la laïcité dans le schéma concordataire. Pour nos deux experts « en Alsace-Moselle, le régime local des cultes propose aujourd’hui une dynamique positive. Le schéma concordataire suggère une laïcité ouverte fondée sur le respect, la reconnaissance et la compréhension de traditions religieuses en dialogue». Le propos est explicite et révèle l’ambition de fondre la laïcité dans la liberté religieuse, en confiant dans l’esprit napoléonien, « la cohésion sociale aux autorités religieuses». Cette orientation réactionnaire traduit le travail de sape engagé par les conservateurs contre la laïcité. Depuis l’an 2000, un CAPES de religion a été institué et il existe toujours malgré les promesses du ministre de l’époque, un certain Jean-Luc Mélenchon. Par ailleurs, la question de l’Islam est venue s’ajouter  aux débats et aux manœuvres en cours. Au plan local, dès 1996 E. Trocmé[4] propose dans un rapport « l’enseignement  de la théologie musulmane » à l’université. A l’échelle nationale, en octobre 2005, Nicolas Sarkozy  met sur pied une commission présidée par J.P. Machelon[5]  dont s’inspire en  juin 2006, le député UMP F. Grosdidier pour en faire une proposition  de loi « choc » demandant qu'en Alsace-Moselle, l'Islam bénéficie d'un statut juridique de même nature que celui des quatre cultes reconnus. Plus récemment Manuel Valls, à partir du rapport Messner[6], propose le 3 mars 2015 à Strasbourg de «  former autrement les imams, les former dans des universités françaises». Il  ne dit pas non à l’idée de les former en Alsace, en profitant du statut particulier des facultés de théologie. On tombe des nues ! Enfin,  des informations diffusées par le site Rue 89 en mai 2015 indiquent que le préfet  a mis en place une commission sur la question  d’une intégration possible de l’islam au statut scolaire local. Depuis, l’État se refuse à tout commentaire. Cependant, les cultes reconnus ont déjà manifesté leur accord, alors que pour les laïques, cette manœuvre n’a pour but que de conforter les privilèges des autres religions.

C’est dans ce contexte, caractérisé par l’érosion de la participation des élèves à l’enseignement confessionnel, la réaction des « néo-cléricaux » via l’innovation que pourrait constituer l’intégration de l’islam au modèle alsacien que peut s’ouvrir pour les progressistes laïques un horizon de sortie progressive du « schéma concordataire ».

Pour les militants de la laïcité, les associations comme « Laïcité d’accord » et les syndicats de la FSU et de l’UNSA-éducation, la sortie du modèle concordataire est envisagée dans un processus fondé sur des débats démocratiques et dans le respect des convictions de tous. Dans cette perspective, les forces laïques travaillent aujourd’hui pour obtenir la fin de l’obligation faite aux parents de demander une dispense ou de remplir un formulaire succinct où ils doivent cocher d'une part la religion de leur choix parmi les religions concordataires et, d'autre part, signaler le cas échéant, qu'ils ne souhaitent pas inscrire leur enfant en cours de religion (ce qui vaut dispense). Il s’agit de sortir l’heure de religion de l’enseignement obligatoire pour les élèves de l’école primaire afin de la rendre optionnelle. En effet, cette obligation prive tous les élèves de l’école primaire en Alsace-Moselle de 180 h sur l’ensemble de leur cursus et participe ainsi à la structuration d’une divine inégalité. Cependant, ce « combat » pour dépasser les archaïsmes souffre de deux handicaps majeurs : l’absence d’une alternative politique de progrès bien identifiée et l’invisibilité sociale organisée dans les classes populaires du potentiel d’émancipation laïque. Les communistes d’Alsace et de Moselle, peuvent constater qu’un siècle d’atermoiements, dans l’attente d’une « mort annoncée » du statut concordataire, a laissé le terrain aux conservateurs qui conservent au prix de quelques aménagements…

« Hâtons-nous de rendre la laïcité populaire »

Alors que faire ? « Hâtons-nous de rendre la laïcité populaire» dirait Diderot. Plus modestement partageons l’idée que l’Alsace et la Moselle ne sont pas que les témoins du passé. Elles sont aussi le lieu où s’invente un autre modèle de laïcité dite ouverte, concurrent de notre conception révolutionnaire de la Laïcité.

L’institutionnalisation des religions, malgré la sécularisation des sociétés, contribue encore aujourd’hui à modeler l’ensemble des rapports sociaux. Le poids de la démocratie chrétienne hier et celui du « catholicisme zombie » aujourd’hui témoignent de cette réalité invisible et des enjeux de pouvoir qui interviennent dans les luttes autour de la laïcité. Il devient urgent pour les communistes de reprendre l’initiative politique. D’abord, en donnant à la laïcité toute sa place dans la campagne des régionales en vue d’engager une sortie progressive du « schéma concordataire ». Ensuite, en contribuant à la mise en place d’une plateforme ouverte sur tout le spectre laïque de la société qui aurait vocation à faciliter les informations et les luttes politiques en faveur de la laïcité. L’enjeu est de sortir de ce face à face entre des libéraux accrochés à leurs privilèges et des laïques conséquents mais minoritaires, faute d’un horizon politique de transformation sociale.

Pour une grande partie de la population en Alsace et en Moselle, la laïcité reste une « valeur », voilée, tant il est vrai qu’il pleut tous les jours une sainte confusion. Ces difficultés concrètes ne peuvent être surmontées que dans la mise en route de dynamiques d’actions  engageant tous les acteurs de l’école. Notre projet d’école fondé sur l’égalité et la laïcité dans une dynamique de conquête d’une culture commune de haut niveau pour tous, avec l’ambition de faire société par l’émancipation de tous, est en accord avec les temps que nous vivons. Pourtant, dans la pratique, notre « boite à outils » n’est que très peu utilisée en Alsace-Moselle par le mouvement syndical et même par le PCF, alors qu’il reste  à  « finir » le travail commencé par Jaurès…

Au moins jusqu’en 1984, le mouvement syndical dans l’enseignement et les organisations politiques se réclamant du « socialisme », sont restés fidèles à l’idéal jaurésien. Ensuite on sait ce qu’il advint. Depuis cet abandon, le privé a été conforté. En Alsace-Moselle, il n’était pas rare d’entendre, que le Statut Scolaire Local « nous protégeait de la concurrence du privé ». C’est dire l’ampleur de la défaite idéologique et la relégation de la revendication d’un grand service public laïque unifié dans le placard des objets perdus. Vus d’Alsace et de Moselle, les objectifs de lutte pour la laïcité doivent articuler la lutte pour la sortie progressive du « système concordataire » et la lutte en vue de mettre un terme au dualisme scolaire.

Au fond, ce détour par l’Alsace-Moselle, terres d’exception en république laïque, peut nous aider à penser la question laïque dans la France d’aujourd’hui. Ce témoin de l’hier souligne aussi toutes les bifurcations sur lesquelles les privilégiés du libéralisme et les « néo-cléricaux » voudraient « perdre » la laïcité, si on les laissait faire….

Joseph Siméoni.

Professeur agrégé d’histoire. Mulhouse.

Bibliographie et sitographie

www.Laïcité d’accord.com : l’association animée par B Anclin et C Hollé est en Alsace la cheville ouvrière du rassemblement et des revendications laïques.

Rapport SNESUP/FSU pour l’observatoire de la laïcité, juin 2015

F. Igersheim, L’Alsace des notables, 1870-1914, La bourgeoisie et le peuple alsacien, BF Strasbourg 1981

R. Pfefferkorn : Alsace Moselle, un statut scolaire non laïque, revue des sciences sociales 2007 n°38.

JM. Gillig : bilinguisme et religion à l’école. La nuée bleue Strasbourg 2012

Conférence de Françoise OLIVIER-UTARD,  Facultés de Théologie en Alsace-Moselle, entre science et prosélytisme. Site laïcité d’accord

E. Todd, Qui est Charlie ? : Sociologie d'une crise religieuse,  Seuil,  mai 2015

A. Wahl. Une nouvelle histoire de l’Alsace contemporaine, Le Belvédère, 2015.



[1] Jean  Jaurès : «  L’enseignement laïque », discours de Castres,  publié dans  L’Humanité du 2 août 1904.

[2] Eric Sander : secrétaire général de l'institut du droit local d'Alsace Moselle.  Cet organisme déclaré d'utilité publique est le principal conservatoire des " traditions et libertés d'Alsace Moselle".

[3] Jean François Kovar : professeur d'histoire des religions. Fondateur de l'université populaire de la Krutenau à Strasbourg.

[4] Etienne Trocmé : ancien professeur de théologie à l'université protestante de Strasbourg et ancien doyen de la faculté Marc Bloch de Strasbourg

 

[5] Jean-Pierre Machelon : professeur de droit public, ancien doyen de la faculté de droit Paris Descartes.

[6] Francis Messner  : directeur de recherches émérite au CNRS, spécialiste de droit canonique

 

 

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