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Enseigner les mythes ou le fait religieux

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La République française prétend avoir la raison comme seule guide, et si l’article 1er de sa constitution affirme qu’elle « respecte toutes les croyances », elle n’en reconnaît officiellement aucune. À cet égard, le terme de « fait religieux » semble à l’abri de tout catéchisme, puisque l’enseignement factuel paraît préférer l’étude d’une réalité plutôt que celle d’une vérité. La laïcité semble alors préservée, puisque l’enseignement porte a priori sur le rituel plutôt que sur les représentations. Or, une telle conception laisse de côté toutes les représentations sans culte, sans clergé et sans organisation administrée du rapport à la transcendance. Le « fait » est donc logiquement « religieux » et le fait évacue la croyance, comme si la raison devait nécessairement s’égarer en enseignant les mythes. Renan l’affirmait déjà en parlant du « miracle grec », et les analyses de Jean-Pierre Vernant semblent n’avoir jamais été lues par ceux qui continuent de croire que la raison est l’âge adulte de l’esprit, débarrassé des afféteries, des grigris et des hochets infantiles d’avant la glorieuse victoire du logos.

Mais les faits font mentir « le fait » et il suffit de regarder la réalité en se gardant de la myopie mentale des thuriféraires de la raison pour s’apercevoir que le « fait religieux » est une réduction ontologique aux conséquences désastreuses : moralement, politiquement et pédagogiquement.

Nous avons la chance, au lycée Le Corbusier, de pouvoir constater l’extrême diversité des cultures et des croyances. Nos élèves ne sont pas tous religieux. Ils ne sont pas non plus, contrairement à ce qu’affirme une sociologie hâtive et fantasmatique, tous musulmans. Les cultes chinois sont polythéistes, panthéistes ou non-théistes. Le taoïsme, le bouddhisme, le culte des ancêtres, le confucianisme sont autant de formes de croyance possibles pour nos élèves d’origine chinoise. Ajoutons à cela des athées, des agnostiques, des représentants de l’hindouisme, des coptes orthodoxes, des Éthiopiens orthodoxes, des protestants évangélistes, des pratiquants du Vaudou, des adeptes du kémitisme panafricain, des juifs, des chrétiens, des alévis, des animistes, etc. Cette liste, qui ne saurait être exhaustive (étant donné l’interdiction de relever ces données par la loi française), croise celle, aussi longue et aussi difficile à établir, de toutes les cultures d’origine de nos élèves. Comment décemment admettre que l’enseignement du « fait religieux » puisse rendre compte de la diversité culturelle, notamment pour celles de ces cultures dans lesquelles la religion n’est pas un fait ?

La laïcité ne suffit pas à définir le mode opératoire d’un enseignement serein des cultures. Il faut, de surcroît, affirmer la nécessité d’un enseignement antidogmatique de la diversité culturelle. La seule position qui permette de se garder du dogmatisme est la position comparatiste, qui évite le subjectivisme et le communautarisme, le relativisme et l’universalisme. Les faits démentent l’espoir totalitaire d’une identité universelle. Nos élèves, qui croisent, en leurs représentations et leurs actions, des cultures et des identités différentes le savent. Une telle position présente aussi l’intérêt de faire surgir les invariants de pensée dans l’étude de la diversité.

Si l’anthropologie a un intérêt pédagogique, elle a aussi un intérêt moral et politique. Considérer la diversité des représentations humaines est la seule manière de faire surgir autrui comme alter ego : les autres représentations sont différentes des nôtres, donc toutes les représentations sont autres. Il n’y a pas un « nous », occidental et rationnel, opposé aux « autres », toujours considérés sous la modalité du manque ou du défaut (irrationnel, anhistorique ou préhistorique, etc.), mais une multiplicité irréductible de récits. Si on réduit l’enseignement des représentations au seul enseignement du fait religieux, on l’enferme dans une perspective historique qui a du mal à échapper à l’idée d’un progrès ou d’une eschatologie laïcisée dont la raison constituerait l’apothéose. Si la raison doit l’emporter, c’est comme méthode et non pas comme objet. Un enseignement rationnel des cultures est la seule voie d’un triomphe sans combat.

 

L’Anthropologie pour tous invente, illustre et défend cet enseignement des cultures. L’aventure a commencé le 18 novembre 2014, au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers. Ce jour-là, nous avions invité l’anthropologue et préhistorien Jean-Loïc Le Quellec au lycée, dans le cadre du projet Thélème, ouvert aux élèves volontaires désireux d’enrichir leur culture générale en plus des enseignements académiques. Interrogeant les élèves sur les mythes racontés dans leurs familles, Jean-Loïc Le Quellec leur a montré combien ces récits qu’ils croyaient anodins ou parfois farfelus, ces histoires qu’on leur racontait pour leur faire peur quand ils étaient petits, se ressemblaient souvent, et comment leurs occurrences géographiques pouvaient même être cartographiées. Du Vietnam aux Antilles, chez les Mbutis comme chez les Peuls, de la femme-éléphant à la femme-oiseau, des éléments de récit se répétaient étonnamment. Les élèves ont compris empiriquement la pertinence et l’intérêt du comparatisme en mythologie. Chacun a alors recueilli certains mythes de ses ancêtres : chaque culture avait ses histoires, chaque élève avait une culture à raconter. Les élèves ont pris en note le récit de leurs parents et grands-parents, ont enregistré ou filmé ces derniers. Le site du Projet Thélème s’est enrichi peu à peu de ce répertoire des mythes.

Un mois plus tard, nous avons été invités par le Conseil Économique, Social et Environnemental pour participer à la saisine « Pour une école de la réussite pour tous », dont les travaux ont été coordonnés par Marie-Aleth Grard. Les élèves du projet Thélème ont été auditionnés le 17 février 2015. Parmi les trois propositions qui organisaient leur intervention, l’une était intitulée « cultures de tous, culture pour tous ». Elle réclamait que l’école soit le lieu de l’enseignement « sans partis pris idéologiques ou sectaires, des cultures de tous ». Chaque élève exposant ses habitudes de vie et ses représentations, la découverte des différences et des ressemblances aurait un immense mérite : faire comprendre à tous que l’humanité est diverse en ses cultures, et que toutes les cultures sont intéressantes (nous en avions fait l’expérience dans le cadre du Projet Thélème). Cette proposition n’est pas celle d’un relativisme culturel, encore moins le ferment d’un multiculturalisme de la juxtaposition des ghettos. Reconnaître l’évidence de la diversité des cultures ne veut pas dire que toutes les représentations et toutes les habitudes sont acceptables. Certaines sont discutables, mais pour les discuter, il faut les connaître. Pour les connaître, il faut les exposer sereinement, en scientifique et non en idéologue.

Après la réception au CESE, et parce que l’effervescence souvent brouillonne voire irrationnelle des débats de l’après 11 janvier nous paraissait un facteur de pénible confusion, nous avons éprouvé la nécessité d’entendre les savants qui, chacun dans leur domaine, étudient et comparent les cultures. Nous avons donc décidé d’organiser un colloque avec nos amis de La Commune – CDN d’Aubervilliers, et nous avons intitulé ce colloque « L’Anthropologie pour tous ».

Nous avons travaillé pendant trois mois pour organiser la tenue de ce colloque. Avec Émilie Hériteau, metteur en scène associée à La Commune, les élèves ont préparé des saynètes ethnographiques présentant les analyses comparatistes nées de leurs observations, ainsi que les récits des mythes racontés dans leurs cultures d’origine. Avec leurs quatre professeurs (Isabelle Richer, Valérie Louys, Damien Boussard et Catherine Robert), ils ont étudié les textes des sociologues, mythologues et anthropologues invités au colloque et qui avaient tous accepté, avec un enthousiasme exaltant, de participer à cette aventure inédite. Les élèves se sont partagé les interventions et les présentations. À cet égard, on notera l’évident bénéfice pédagogique d’un tel projet. Si les élèves ont progressé en savoir, ils ont également progressé en rhétorique. Leur aisance, la fluidité de leur discours, l’appropriation conceptuelle et culturelle dont leurs prestations témoignaient sont une preuve éclatante — s’il fallait encore convaincre ceux qui en doutent — de l’utilité académique des projets associant plusieurs enseignements et plusieurs disciplines.

Le 6 juin 2015, jour du colloque, La Commune a accueilli deux cent cinquante spectateurs. Les élèves du projet Thélème avaient organisé la journée, préparé le repas autant que leurs interventions. Bernard Lahire, Maurice Godelier, Joël Candau, Bernard Sergent, Philippe Descola, Barbara Cassin, Stéphane François, Chantal Deltenre, Fabien Truong, Christian Baudelot et Jean-Loïc Le Quellec (ces deux derniers ayant très activement participé à la préparation) ont répondu aux questions des élèves. Françoise Héritier, qui ne pouvait être des nôtres, nous avait accordé un long entretien qui avait également alimenté nos analyses et enrichi notre compréhension. Les interventions des invités de ce colloque ont dessiné les conditions d’un enseignement renouvelé et accru des sciences humaines et sociales à l’école, dès le primaire. Tel est le projet que défend L’Anthropologie pour tous.

À l’issue de cette journée d’étude et d’échanges, nous avons décidé de continuer l’aventure pour montrer que les sciences humaines et sociales offrent des outils efficaces d’intelligibilité culturelle et sociale. Le projet d’enseignement moral et civique, publié par le Conseil Supérieur des Programmes, précise qu’il repose sur « un principe d’équilibre, d’une part, entre les règles et les valeurs du vivre ensemble, et d’autre part, les références culturelles et historiques dans lesquelles ces règles et ces valeurs s’inscrivent ; un principe de lisibilité à l’égard des professeurs, mais aussi des familles ; un principe de cohérence qui repose sur l’idée de culture morale et civique. Cette notion de culture morale désigne l’ensemble des savoirs, des valeurs et des pratiques grâce auxquels se construisent les relations à autrui »

Dans cette perspective, nous pensons utile de proposer une formation, ouverte à la fois aux enseignants qui voudront s’y inscrire et au public qui voudra continuer d’enrichir ses connaissances et sa réflexion. Cette formation aura pour titre : L’universel du respect. Elle aura lieu les 12 et 13 novembre 2015 au lycée Le Corbusier et sera suivie d’un deuxième colloque, le 14 novembre, à La Commune – CDN d’Aubervilliers.

L’anthropologie nous apprend qu’il y a des universaux dans les représentations : la prohibition de l’inceste en est un (les travaux de Claude Lévi-Strauss l’ont montré), le respect des anciens en est un autre (Françoise Héritier le suggère dans l’entretien qu’elle nous a accordé le 15 avril 2015). Celui-là s’accompagne, dans toutes les cultures, d’un respect pour ceux qui savent. Le professeur qui le sait est immédiatement à l’abri de toute crainte de contestation de son enseignement, s’il l’appuie sur une connaissance anthropologique solide. Cette connaissance doit croiser l’enseignement des sciences sociales puisque les codes du respect varient aussi selon les classes. Il arrive souvent que des malentendus naissent entre élèves et professeurs : une meilleure connaissance des codes et des coutumes permettrait de les éviter.

Notre aventure n’est pas terminée. Elle a trouvé un soutien supplémentaire avec celui du GID[1] ; elle s’enorgueillit de celui de savants qui comptent parmi les meilleurs de la recherche française ; elle bénéficie également de la bienveillante attention de la DAAC[2] et du Rectorat de Créteil. D’étape en étape, nous espérons parvenir à convaincre, en théorie comme en pratique, du bienfondé et des bienfaits de l’Anthropologie pour tous.

[1] Groupe inter académique pour le développement

[1] Délégation Académique aux Arts et à la Culture

 

 

Catherine Robert

 

Professeur de philosophie au lycée Le Corbusier d'Aubervilliers



[1] Groupe inter académique pour le développement

[2] Délégation Académique aux Arts et à la Culture

 

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