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La laïcité est-elle encore révolutionnaire ?

La laïcité est-elle encore révolutionnaire ? Elle le devrait. La question est bonne car elle suppose que la laïcité le fut — révolutionnaire — et qu’il s’agit d’une dimension que les dernières évolutions ont fortement interrogée. Le premier grand moment de laïcisation dans notre pays remonte en effet à la Révolution française, même si, précision utile, le mot de laïcité n’existait pas à l’époque (il n’est apparu qu’aux alentours de 1870). C’est dire si la laïcité a des fondements révolutionnaires. Et chacun, chacune, pourra constater que l’on peine à en retrouver les traces dans l’actualité lorsque la laïcité est convoquée en place publique.

En 1789, les révolutionnaires mettent en cause le pouvoir absolu, qui plus est de droit divin. Ils établissent dans l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen que «le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation» et que «nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément». Voilà qui fonde clairement une nouvelle conception du pouvoir, car la laïcité est un principe politique. Elle garantit que la souveraineté populaire ne saurait être accaparée par un seul ou par quelques uns, qu’elle ne saurait être exercée par une autorité extérieure ou supposément supérieure. Non. Elle réside par essence dans la Nation, en tant qu’association d’hommes et de femmes libres, et égaux, égales. A partir de là, il s’agit donc d’affronter celles et ceux qui, n’acceptant pas ce principe, cherchent à fonder autrement la souveraineté et à la soustraire à la Nation. C’est une mise en cause radicale de l’organisation politique et des rapports sociaux. C’est pourquoi ce principe va mettre du temps à s’imposer et à se construire, car il relève d’un processus de conquête populaire profondément révolutionnaire. La laïcité, d’une certaine façon invalide l’organisation de la société en ordres, héritée de l’époque médiévale, mais aussi l’organisation de la société en classes qui émerge. C’est pourquoi, même si elle se forge dans l’affrontement avec l’Eglise catholique, dont le pouvoir institutionnel est dominant, elle ne saurait être réduite à un outil de gestion des relations entre les Eglises et l’Etat ou bien les religions et la société. Elle invite cependant à fonder la politique et l’organisation de la société autour de ce qui est commun à toutes et tous et non pas autour de convictions dogmatiques placées en surplomb. Elle remet le débat politique et la délibération démocratique au centre, avec pour colonne vertébrale la quête de l’intérêt général. Jean Jaurès ne disait-il pas : «Qu’est-ce que la laïcité ? c’est la démocratie. Qu’est-ce que la démocratie ? C’est l’égalité des droits.» C’est en cela qu’elle est profondément siamoise avec l’idée de République telle qu’elle se sculpte au même moment. La laïcité est le principe actif de la République. Elle repose sur trois piliers qui nous rappelleront quelque chose : liberté de conscience, égalité de droits, volonté fraternelle.

Nous sommes ainsi à mille lieues de ce que l’on peut entendre comme idées reçues sur la laïcité, présentée comme une sorte de règle bénédictine porteuse d’une charge d’interdits, instrument de stigmatisations, outil de rappels à l’ordre, défense contre l’envahisseur étranger... L’agitation autour du principe de laïcité et le flou politique qui l’entoure ont une fonction précise dans le débat public, celui de catalyseur de l’affrontement identitaire et de son grand frère le «choc des civilisations». L’extrême droite, poursuivie par la droite, a tenté d’opérer une préemption sur le principe dans le cadre de son grand ravalement de façade. La xénophobie traditionnelle semblait être une limite à sa progression. Sous prétexte de laïcité, cultiver la haine des musulmans, fut la trouvaille pour se parer d’un manteau républicain usurpé. Il s’agissait notamment de s’en prendre à l’islam visible, érigé en symbole du grand remplacement et de la dégénérescence supposée de l’identité nationale — tout autant supposée. Cette offensive s’est accompagnée d’un discours mettant en doute la compatibilité de l’islam lui-même avec la République, utilisant la version qu’en donnent des fanatiques intégristes comme si c’était une représentation réelle. Il ne s’agit pas ici de blâmer la critique de la religion, car la critique de toute institution, de tout pouvoir — et la critique de manière plus générale —, est salutaire. Nul ne saurait s’y soustraire. Il s’agit de faire mesurer la place qu’occupe la figure musulmane dans l’inconscient collectif, non sans lien avec le passé colonial de notre pays et de notre continent qui continue de hanter une partie de notre obscurité. Il s’agit là de l’autre absolu, l’étranger, l’incompatible, tandis que toute l’histoire de la Méditerranée, de l’Europe elle-même et du monde montre combien les cultures se sont forgées dans les échanges et les frottements des peuples, dans la rencontre. Il y aurait justement là un danger, celui d’estomper et de faire disparaître cette fameuse «identité nationale» dont les contenus restent à démontrer. Identité, ce qui nous rend identiques, si l’on veut grossir le trait — saucisson et pinard, comme ils disent, dans leurs infâmes provocations. Culture, ce qui nous met en mouvement vers l’autre et vers nous-mêmes. Non pas dans l’uniformisation marchande, mais dans le dialogue du semblable et du dissemblable. Quête d’accomplissement, de «réalisation de l’humanité». Jean Jaurès, dans le premier éditorial de L’Humanité : «C’est, en effet, à la réalisation de l’humanité que travaillent tous les socialistes. L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine.» Elle est brisée par les antagonismes de classe mais aussi par celui des nations dressées les unes contre les autres. Et le député de poursuivre : «Même quand elles semblent à l’état de paix, elles portent la trace des guerres d’hier, l’inquiétude des guerres de demain : et comment donner le beau nom d’humanité à ce chaos de nations hostiles et blessées, à cet amas de lambeaux sanglants ? Le sublime effort du prolétariat international, c’est de réconcilier tous les peuples par l’universelle justice sociale. Alors vraiment, mais seulement alors, il y aura une humanité réfléchissant à son unité supérieure dans la diversité vivante des nations amies et libres.»

Il faut bien dire que le développement du fanatisme, de la violence, des intégrismes n’ont pas favorisé la tâche des progressistes, apportant de l’eau au moulin des réactionnaires. Intégristes fanatiques d’un côté, xénophobes nationalistes de l’autre. Partenaires de jeu entre lesquels nous serions sommés de prendre position. Il ne saurait y avoir de complaisance ni pour les uns, ni pour les autres. Les deux relèvent de projets politiques — j’insiste sur ce point — qui n’ont rien à s’envier, aux accents totalitaires. En cela, ils portent chacun à leur façon atteinte au principe de laïcité, qu’ils nient la liberté de conscience, l’égalité des droits et/ou la volonté fraternelle. Non pas en tant que valeurs supposées occidentales, mais à vocation universelle car elles sont attachées à la nature humaine. La théorie du «choc des civilisations» mise en œuvre au plan géopolitique par de multiples interventions armées hors du droit international a, hélas, pris quelques racines dans le réel. Et au passage, toute une partie de la population se sent — ou plutôt est — rejetée et discriminée, s’installe dans la peur. Il y a urgence à sortir de l’affrontement identitaire et la laïcité bien comprise — révolutionnaire — en est le moyen le plus efficace.

Alors, dans ce paysage, comment traiter la question religieuse ? On ne saurait l’éviter... La foi est un levier puissant. Au risque de choquer, il faut dire qu’elle peut être un vecteur d’aliénation comme un moteur d’émancipation. Tout dépend de ce que les humains — n’est-ce pas ? — en font. Dans un monde qui se mondialise, elle constitue un identifiant qui dépasse les frontières nationales. Mais les mêmes contradictions qui hantent les sociétés et l’humanité traversent les communautés de croyants comme elles traversent l’ensemble des corps sociaux. Renvoyer dans le camp des forces obscures l’ensemble des croyants à cause des intégristes serait un choix dévastateur. Le fait religieux est une réalité, mais les progressistes doivent refuser les logiques d’assignation identitaire et de crispation identitaire. Nous sommes des êtres uniques, semblables et dissemblables, les produits des rapports sociaux, mais aussi d’une histoire familiale, de démarches éducatives, de nos rencontres, de nos lectures... Ce qu’il faut combattre, c’est l’enfermement et l’obscurantisme dont certaines manières de croire ou de pratiquer peuvent être le siège. Mais décréter l’obscénité de la religion et son bannissement de l’espace public ne conduirait qu’à des catastrophes — c’est dans l’obscurité que croissent les monstres. L’expression de convictions religieuses dans l’espace public n’est pas proscrite, comment cela se pourrait-il ? Contrairement à l’idée la plus répandue, cela n’est d’ailleurs pas le projet laïque.

La laïcité porte une visée émancipatrice. Peut-on parler de laïcité sans parler de liberté, celle à laquelle on porte atteinte par des lois de surveillance et de contrôle dont l’efficacité n’a jamais été démontrée ? Liberté de croire ou de ne pas croire, liberté de penser, de débattre, de s’associer, d’agir. D’évidence, peut-on parler de laïcité sans parler d’éducation ? L’éducation qui élève, qui met debout, qui met en chemin. Peut-on parler de laïcité sans parler des services publics, garants d’une égalité de droits et de non privatisation du bien commun ? C’est un des enjeux majeurs du combat laïque de notre temps, alors qu’ils ont été soumis à des attaques déterminées et d’une grande violence. C’est un nouvel âge et un nouveau développement des services publics qui doit désormais être mis à l’ordre du jour. Peut-on parler de laïcité sans parler de démocratie ? C’est un enjeu crucial, alors que la souveraineté populaire a été rognée de toutes parts, par l’Union européenne, par la casse de la démocratie locale, par les atteintes à la démocratie sociale... par le pouvoir arbitraire d’une petite oligarchie financière qui exerce sa domination sur les peuples. Pour sortir de l’affrontement identitaire qui attise les racismes, bien souvent en instrumentalisant la religion — et la laïcité —, il faut retrouver l’essence des combats communs, se remettre sur la piste d’un grand récit émancipateur. A l’échelle d’un quartier, d’une ville, d’un pays, d’un continent, du local au global. Quels combats communs ?

Lorsque ces effroyables attentats sont venus nous frapper le 7 janvier 2015, toutes ces questions, et d’autres sans doute, sont remontées à la surface, dans une forme de chaos. Nous sommes à Babylone. Parlons-nous seulement le même langage lorsque nous employons les mêmes mots ? Semer le troubler, brouiller les cartes, dissiper les responsabilités, brasser les causes avec les effets... Nous en sommes là. Le travail des révolutionnaires pourrait consister à faire la clarté, une clarté qui ne se fera pas hors l’action. Cela suppose la ferme volonté de rassembler où les forces dominantes cherchent à diviser, et de mettre en partage nos humanités. Cela suppose une conception de l’émancipation qui ne tombe pas du ciel mais qui monte des têtes et des cœurs, qui soit le fait de consciences nombreuses en mouvement, de «celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas.» Si elle est tant détournée, c’est bien parce que la laïcité est plus révolutionnaire que jamais.

 

Pierre Dharréville

Membre de l’exécutif national du PCF

en charge du secteur Démocratie, République, Institutions.

 

 

Auteur de La Laïcité n’est pas ce que vous croyez, aux Editions de l’Atelier.

Dernier ouvrage paru : En l’absence de monsieur J.

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