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L’éducation à la sexualité, un facteur d’égalité

De façon récurrente, des voix s’élèvent pour contester la légitimité de l’école à intervenir sur certains aspects de l’éducation au motif qu’ils relèveraient de la compétence d’autres structures sociales, au premier rang desquels la famille. Comme il se doit en démocratie, ces voix ont pu bénéficier d’une large audience pour exprimer leur point de vue. Il semble aujourd’hui utile d’apporter quelques précisions sur les liens indissociables qui unissent égalité et sexualité, et sur la façon dont l’éducation à la sexualité (EAS), loin d’être une menace, représente bien un vecteur essentiel d’émancipation, d’autant plus pour celles et ceux qui ont un accès retreint aux ressources d’information et de conseil.

Après quelques remarques liminaires sur la sexualitésera présentée l’évolution des enjeux de son éducationafin de mieux comprendre le rôle de l’école. L’approche proposée dans les programmes des Sciences de la vie et de la Terre en classe de Première, ainsi que le récent document de l’Organisation mondiale de la santé proposeront des perspectives renouvelées de l’EAS.

 

A propos de la sexualité humaine.

S’il est bien entendu illusoire de caractériser la sexualité humaine en quelques lignes, il est sans doute nécessaire d’en rappeler quelques traits, qui déterminent sonapproche éducative.

-          La sexualité ne se réduit pas à la génitalité ni aux relations physiques entre des êtres. Le dictionnaire des analogies (Larousse 2009) propose ainsi 50 associations pour ce mot, parmi lesquelles « désir » « plaisir » ou « amour ». Une réelle éducation à la sexualité ne peut se limiter, ni être limitée, à la description d’actes ou de fonctions physiologiques : elle se doit de traiter également du sens que revêtent les situations pour ses protagonistes ou des émotions qu’ils et elles ressentent.

-          La sexualité ne se réduit pas non plus à la reproduction, ces deux fonctions pouvant être aujourd’hui totalement dissociées chez l’être humain.Par exemple, l’activité sexuelle humaine est indépendante de l’œstrus, et peut revêtir des formes multiples. Il est aujourd’hui également possible de concevoir un enfant avec un partenaire sans relation sexuelle, via la procréation médicalement assistée.

-          Si l’activité sexuelle est certes soumise à des instincts et à des pulsions, l’espèce humaine a cette singularité d’avoir une sexualité dans laquelle peuvent intervenir toute son intelligence et sa sensibilité, une sexualité qui puisse être contrôlée, dirigée et pensée. C’est ce qui fait dire parfois que le cerveau est somme toute le premier organe sexuel humain.

-          Comme tant d’autres activités humaines, la sexualité est une activité éminemment sociale, qui intervient dans la construction et dans le fonctionnement de la société.La reproduction ou la recherche du plaisir déterminent conduites et rapports humains.

-          La sexualité est une activité éminemment intime, ce qui n’est nullement contradictoire avec ce qui précède. Chez les humains, les relations sexuelles sont considérées comme relevant de ce que l’on appelle la « sphère privée », qui n’a pas à être révélée ni à être interrogée. Si ce caractère privé constitue certes une protection de l’intrusion, il laisse en même temps les partenaires dans une relation qui peut être profondément inégalitaire.

-          Si le sexe fait la société, la société fait aussi le sexe. Tout comme les valeurs, les comportements évoluent selon les époques, les latitudes et les longitudes. Les normes et les usages sexuels n’y font pas exception. La représentation du corps et des organes non plus : s’il existe bien des différences biologiques et physiologiques entre femmes et hommes, la différenciation en deux sexes opposés et complémentaires résulte également d’un système de pensée et d’une organisation sociale.

-          La sexualité est l’un des lieux de manifestation des rapports sociaux de sexe. Elle ne fait pas exception au fonctionnement de la société qui détermine ce que doivent être les hommes et les femmes, les humains mâles et femelles. L’organisation sociale prescrit également des normes d’orientation sexuelle, et relègue par conséquent dans la marginalité, voire la discrimination, ce qui ne correspond pas à cette norme.

-          Enfin, là aussi comme pour tout ce qui touche à la bi-catégorisation entre féminin et masculin, la différenciation est justifiée par l’existence de supposées différences de nature ou d’essence. Comme la race, le sexe est une catégorie qui surdétermine l’importance de caractéristiques observables pour en inférer de supposées différences fondamentales et irréductibles. Le XIXème et le XXème siècle se sont évertués à rechercher des spécificités féminines et masculines jusque dans les os, le sang ou le cerveau, spécificités ensuite utilisées pour étayer des discriminations. En inventant la race, le colonisateur n’a pas procédé autrement pour s’approprier impunément les ressources de ses congénères.

 

L’évolution des enjeux de l’éducation à la sexualité.

On ne pourra énumérer ici les textes de référence relatifs à l’EAS, même s’il est essentiel de les connaître parce qu’ils définissent la légitimité, le sens et les limites de l’éducation publique (1).De leur analyse ressortent trois enseignements.

D’une part que la préoccupation n’est pas nouvelle : il y a quarante ans, une circulaire (N°73 299 du 23 Juillet 1973) portait déjà sur l’éducation à la responsabilité sexuelle. Par la suite, une vingtaine de textes ont rappelé l’importance de l’EAS, en particulier pour des raisons de santé publique.

D’autre part, on peut constater que les justifications d’une éducation à la sexualité évoluent en écho à l’évolution des enjeux de santé publique et des transformations sociales. Ainsi est-elle motivée par la contraception, par la prévention des infections sexuellement transmissibles puis par l’apparition du Sida, ou encore par le développement des usages de l’internet qui constituent un nouveau mode de relation, avec ses bénéfices et ses dangers. L’EASa pour fonction de prévenir des conduites à risques, que ce risque porte sur l’intégrité physique ou sur l’intégrité sociale. Elle doit aussi contribuer à l’épanouissement individuel, afin que les personnes ne soient pas assujetties à une quelconque domination ou violence en raison de leur sexe et de normes sociales qui les légitimeraient.

Enfin, les conceptions de la santé elles-mêmes évoluent. Depuis la conférence d’Ottawa en 1996, la santé n’est plus considérée comme l’absence de maladie, mais selon une approche positive dans laquelle, pour le dire rapidement, il est essentiel de développer chez la personne des compétences à maintenir et développer ses ressources (un « bien-être actif » en quelque sorte). Cette approche se traduit notamment par le développement de compétences dites « psycho-sociales », qui permettent de faire face à des situations dans lesquelles le seul respect d’une prescription s’avère inopérant. C’est le cas par exemple des conduites addictives que l’on peut apprendre à réguler en comprenantcomment ces conduites sont déterminées par une conjonction de facteurs, et qu’elles ne résultent pas d’une fatalité.On comprendra aisément qu’il en aille de même pour la sexualité, où l’éducation ne peut se contenter de mettre en garde ni de prescrire, même si cela est nécessaire, mais doit apprendre à l’adolescent-e àcontextualiser afin de pouvoir anticiper et adopter des comportements appropriés dans une situation donnée, sans se laisser guider par des schémas de pensée et de conduite stéréotypés.

Cette idée de compétence se retrouve dans tous les programmes, dont ceux de Sciences de la vie et de la Terre (SVT) en classe de Première (B.O. spécial n°9 du 30 septembre 2010), qui ont notamment pour objectif d’inscrire les connaissances scientifiques dans une perspective citoyenne. Ainsi le chapitre « féminin-masculin » doit-il contribuer à l’EAS à la foisen acquérant des connaissances biologiques et physiologiques, mais également en comprenant que la sexualité comporte également une dimension qui ne se réduit pas au biologique, et que ce qui peut sembler « naturel » correspond en réalité à des représentations et des normes sociales.

Contrairement à ce que voudraient faire croire certains détracteurs de ces évolutions, l’EAS ne s’inscrit pas dans un obscur dessein de remise en cause d’une réalité biologique ou de prescription de nouvelles conduites sexuelles. Elle répond à un objectif d’émancipation par la connaissance et par la compréhension des différentes dimensions de la sexualité, biologiques pour certaines, psychologiques pour d’autres, sociales pour d’autres encore. Cet objectif concerne aussi bien les filles que les garçons, chacun-e abordant sa sexualité en interprétant ce qu’il ou elle ressent ou estimant devoir adopter telle ou telle conduite à partir de modèles sociaux. 

 

Déjouer le genre : un projet citoyen.

L’enjeu est bien entendu politique, au sens de citoyen, puisqu’il s’agit de donner des moyens d’interroger ce qui dans nos pensées ou conduites,en apparence les plus intimes, ne relèvent pas d’un déterminisme biologique mais d’un ordre social donné, dont la culture peut aider à s’affranchir et qui est donc susceptible d’évolution. Le propos est ambitieux et peut créer une certaine confusion, puisqu’il s’agit d’inviter à questionner ce qui semble naturel. On ne s’en émeut pourtant pas lorsqu’il s’agit par exemple de la lecture du paysage, où l’on apprend rapidement que ce que l’on voit comme « naturel » n’est en réalité que la résultante du façonnement humain. La virulence de certaines oppositions à l’EAS indique clairement l’importance de l’enjeu, et que sous couvert d’agiter une menace à la nature humaine, c’est de la protection par l’ignorance d’une société inégalitaire dont il est question.

Dans ce contexte, la référence au concept de genre est indispensable. Pour le dire vite, le genrepeut être défini comme le système et le processus de différenciation inégalitaire entre les normes de féminité et de masculinité. D’une certaine manière, nous sommes prisonniers du genre, qui structure toute société, jusque dans la sexualité qui nous paraît le plus intime de nos pensées et de nos actes. C’est pourquoi l’éducation à la sexualité ne peut se concevoir de façon isolée, comme un domaine que seuls seraient habilités à aborder les personnels de santé ou les enseignant-es de SVT. L’éducation à la sexualité sera d’autant plus riche qu’elle sera comprise comme concernant également, pour certains de ses aspects, les autres champs éducatifs : n’est-il pas question d’amour et de sexualité dans la littérature, de corps en éducation physique et sportive ou dans les arts, de rôles sociaux des femmes et des hommes en histoire, pour ne citer que ces exemples. Un dénominateur commun pour cette approche interdisciplinaire et transversale : le genre.

 

Une perspective récente: les standards pour l’éducation sexuelle en Europe.

En 2013 a été traduite en français (Suisse) la version d’un document de 2010 (2) émanant de l’organisation mondiale de la santé (OMS)qui a pour but de « donner aux enfants et aux jeunes une information objective, scientifiquement correcte, sur tous les aspects de la sexualité et qui les aide à s’approprier les compétences nécessaires pour agir en fonction des connaissances acquises. Au final, il veut contribuer au développement d’une attitude respectueuse et tolérante et à une société équitable.» (p.5). Partant du constat qu’une grande partie de l’apprentissage en matière de sexualité se déroule de manière informelle, l’EAS ayant tendance à se focaliser sur les risques et leur prévention, ne répond pas à la curiosité des jeunes ce qui affaiblit sa portée. Par ailleurs, les adultes intervenant expriment régulièrement leur besoin de disposer d’un référentiel sur les connaissances que devraient et pourraient acquérir les enfants et les jeunes en fonction de leur développement psycho-sexuel.

Le document répond à cette demande, en proposant un cahier des charges pour une EAS, avec un cadre et des exigences de base. Il présente de façon très structuré les étapes du développement psycho-sexuel, et fournit une description, pour chaque tranche d’âge, des informations, compétences et attitudes à acquérir. Ainsi à 4-6 ans, un des points porte sur ce qu’est l’amitié (information), sur le développement de relations adéquates (comportements) et sur l’acceptation de la diversité (attitude).

Par ailleurs, le document de l’OMS introduit les notions de droit et de citoyenneté sexuels. L’idée sous-jacente est que « les questions relatives à la sexualité doivent être négociées par consentement mutuel entre des partenaires matures et égaux en statut, droits et pouvoir » (p.19). Puisque la sexualité est une activité sociale, elle implique comme tous les autres aspects de la vie sociale le respect de droits et de devoirs de la part des partenaires qui y sont impliqués, que ce soit en matière de préférence et d’orientation sexuelle, de formes de masculinité et de féminité, ou encore de pratiques.

Au-delà de son indéniable utilité, au sens d’outil, le document de l’OMS promeut une approche renouvelée de l’EAS, positive, interdisciplinaire et internationale. Il a été publié 2010 en allemand, soit en même temps que les programmes de SVT en classe de Première, de façon indépendante, mais dans un même esprit. Ceci traduit sans aucun doute la prise de conscience, au-delà des situations politiques locales, de la nécessité d’une évolution dans la conception de la sexualité et du rôle du système scolaire dans l’éducation sexuelle.

 

Loin de remettre en cause la liberté individuelle ou de proposer l’abolition de toute morale sexuelle, une approche refondée de l’éducation à la sexualité a pour finalité l’émancipation de rôles sociaux de sexe et de normes restrictives de féminité/masculinité/hétérosexualité. Dans cette optique, éduquer à la sexualité c’est donner par la connaissance et la compétence la possibilité de construire des rapports fondés sur l’égalité, où la reconnaissance de la différence ne justifie plus la domination.

Hugues Demoulin

Docteur en psychologie sociale, chargé de mission.

Auteur de Egalité, mixité.

Etat des lieux et moyens d’action au collège et au lycée. Canopé 2014.

 

 

 

(1)   On consultera notamment la circulaire n° 2003-027 du 17.02.2013 relative à l’EAS au collège et au lycée, ainsi que la Convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif (B.O. du 7.02.2013)

(2)   Le document de l’OMS est téléchargeable à l’adresse :

https://www.sante-sexuelle.ch/wp-content/uploads/2013/11/Standarts-OMS_fr.pdf

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