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Au collège, égalités plurielles et singulière inégalité

Comme il est curieux de remarquer que dans le domaine scolaire, l'égalité ne se pense presque jamais au pluriel, à la différence de son alter ego, l'inégalité. Plutôt décourageante au premier abord, cette vision des choses. Dans les innombrables textes, circulaires, directives et proclamations de tous ordres qui abordent ce thème, il s'agit de lutter contre les inégalités, redoutables, et de se battre pour l'égalité, idéal inaccessible. D'une manière insidieuse, se glisse ainsi l'idée que l'égalité serait certes un horizon hautement désirable, mais lointain, abstrait, tandis que foisonnent des inégalités de toute sorte, naturelles, inéluctables, face auxquelles l'enseignant de collège ne peut que se sentir aussi désarmé qu'un héros livré à un monstre aux cent têtes. Tout n'est qu'écarts sous ses yeux au fil des données statistiques enregistrant ici les performances des collégiens, là les CSP de leurs parents, ailleurs, le nombre de leurs frères et sœurs.

Alors, pour se remonter le moral en cette année nouvelle, gageons le temps de quelques paragraphes qu'on peut partir à la recherche d'égalités bien réelles, aussi peu naturelles au demeurant que les inégalités, et qu'on peut construire en classe.

Renonçons d'abord à une vision plane et linéaire de l'égalité, sage comme les deux petites barres parallèles qui la symbolisent. Souvent, c'est lorsqu'on déstabilise les certitudes que les élèves apprennent sur un pied d'égalité, se scandalisent d'un commun désaccord d'une perspective déroutante, insolite, se réjouissent du même étonnement de constater que curieusement, et peut-être pas par hasard, si on coupe en 2 le X qui note le 10 en chiffres romains, on obtient un V qui marque le 5... et alors ? Alors, rien, justement, que le plaisir commun d'avoir vu ça ensemble et de remonter le fil d'une histoire commune où ronds, points, bâtons et croix étaient des avancées prodigieuses des hommes. Egalité de curiosité, si vive encore (ou déjà) au collège.

Rendre compte d'un raisonnement, être capable de retrouver sans se tromper la démarche d'un autre, autant d'exercices exigeants et difficiles, particulièrement à un âge où se décentrer demande un effort qui n'épargne personne et requiert un changement de posture, puisqu'il ne s'agit plus de donner en premier la bonne réponse, mais de faire émerger les pistes qui peuvent y conduire ou en écarter. Et quand c'est dur pour tout le monde, ça donne de bons petits moments d'égalité, même si l'on ne peut écarter tout à fait la méchante jubilation de voir l'habituellement "bon" se casser un peu les dents, petit plaisir légitime qui nivelle de temps en temps par le haut (avez-vous remarqué que dans la langue de l'école, on ne nivelle que par le bas, ce qui contribue à entacher de suspicion toute velléité d'égalité ?).

Autre poche d'égalité, tout ce qui met apparemment à distance de l'expérience quotidienne, pour atteindre une dimension plus universelle. De ce point de vue, l'effort souvent pétri de bonnes intentions pour prendre appui sur l'environnement supposé quotidien de l'élève, outre le fait qu'il passe parfois totalement à côté et ne fait que démontrer notre méconnaissance des réalités qu'il vit, de manière caricaturale, réductrice ou parfois presque injurieuse, aboutit à exacerber tensions et fossés. En dépit des apparences, une pièce de théâtre classique par exemple, permet, par la distance qu'elle impose, de se frotter sans se dévoiler, ce que n'adore pas souvent un adolescent, à des sentiments et des émotions aisément transposables. Egalité de l'Esquive que le film montre si bien.

Ce ne sont que quelques fils conducteurs qui ne résolvent pas tout bien sûr, mais peuvent créer des situations d'égalité d'apprentissage intéressantes et porteuses d'espoir pour les élèves. Au moment où se rédigent les programmes, il serait utile de réfléchir systématiquement, dans chaque champ disciplinaire, à quelques entrées chaque année dans le programme qui se prêtent à ce type de démarches, pas faciles au demeurant à mettre en œuvre au collège, car elles supposent généralement qu'on puisse se passer de prérequis qui disqualifient d'emblée, et cela suppose un effort d'élaboration justifiant pleinement un niveau élevé de formation dans la discipline qui autorise une vision multiple de chaque notion. Bien sûr, tout ne peut se penser ainsi, mais à chaque jour suffit sa joie, pour les élèves comme pour l'enseignant !

Créer des égalités d'accès au savoir par une pédagogie repensée à cette aune, mais aussi par la reconnaissance du statut bien particulier de ce jeune travailleur qu'est un collégien. Notons que sa tranche d'âge, en gros 12 à 16 ans, occupe à peu près l'espace conquis par la scolarité obligatoire en un peu plus de cent ans. D'où peut-être le regard ambigu qu'on porte sur cette scolarité. Nourris d'un Victor Hugo célébrant l'école comme la force de lumière arrachant l'enfance aux serres du travail, nous sommes sans doute encore trop enclins à voir dans le collégien un rescapé, un privilégié au regard de ses ancêtres, au regard aussi d'autres jeunes, dans d'autres pays, qu'on lui érige volontiers comme autant d'incitations à ne pas bouder sa chance. Mais pas plus qu'on n'obtient d'un enfant qu'il ne vide son assiette au motif que d'autres n'ont rien à manger, on n'ôte au collégien l'idée légitime qu'il subit une contrainte qui n'est pas reconnue comme telle, et l'on ignore la tension permanente entre un enseignement qui parfois libère, et un travail qui peut peser. Comment transformer cette égalité d'humeur négative qui traverse toutes les classes sous les formes les plus variées, depuis l'ennui jusqu'à la révolte, en égalité par la conquête de droits nouveaux ?

Si l'on a accordé à tous les collégiens le droit d'étudier plus longtemps, c'est bien d'abord avec l'idée que la société tirerait un certain bénéfice de cette entrée différée dans le salariat. Et ce temps de retrait et d'investissement à moyen terme est indiscutablement un temps de travail, qu'il conviendrait de mieux penser comme tel. A quelqu'un qui travaille, on doit fournir un lieu adapté, un temps dédié, et du matériel en état de marche. Ces droits élémentaires sont encore à conquérir pour les collégiens. Peut-être parce que le travail intellectuel est encore pensé confusément comme l'activité désintéressée de qui n'a pas, grâce à son rang social, nécessité d'exercer un métier : il serait donc malséant d'évoquer sa réalité matérielle.

Un enfant sur cinq, un collégien sur cinq donc, vit aujourd'hui en France sous le seuil de pauvreté. Il n'est pas facile, on peut l'imaginer, d'étudier correctement quand on est mal nourri et mal logé. Ce n'est pas un handicap socioculturel, c'est une réalité du corps qui apprend et ne peut le faire correctement, passé un certain degré de souffrance et d'inconfort. Serait-il totalement absurde d'imaginer que la cinquième (corrigez si ça a bougé) puissance mondiale permette, sur le temps de la journée d'étude, que tous les collégiens prennent un repas le midi gratuit et obligatoire, intégré au temps scolaire ? Et que le nécessaire moment de mémorisation, révision et assimilation des connaissances acquises dans la journée se fasse pour tous dans les mêmes conditions, au collège ? Et que tout le matériel scolaire soit fourni gratuitement pour tous dès lors qu'il est indispensable à l'étude, depuis les fournitures jusqu'au voyage scolaire ? Au lieu de cela, l'espace, le temps et le budget familial, municipal ou associatif sont largement phagocytés par cette prolifération dans laquelle se dilue le travail du collégien, créant les inégalités de tous ordres : on fait son travail "à la maison", - avec ce que le terme véhicule de confort douillet, essayez avec "les devoirs à l'appartement" simplement, ça ne marche plus -, ou bien on va "à l'aideauxdevoirs" prononcé d'une seule traite par un collégien perplexe qui ne sait plus s'il parle d'un lieu ou d'une activité...Et tous gagneraient à cette égalité nouvelle, pas seulement ceux qui ne peuvent pas accomplir cette part de travail invisible et pourtant requis, mais aussi ceux qui doivent renoncer, pour y faire face, à des relations familiales, amicales, sociales, pourtant indispensables à la vie de l'adolescent.

 On ne serait plus alors dans une logique de compensation d'inégalités présentées comme fatales, à coup de béquilles boiteuses, mais dans la reconnaissance simple d'un droit universel à être placé en conditions physiques et matérielles d'étudier. Travailler plus longtemps et mieux, entièrement au collège, c'est au total répondre à l'aspiration légitime de tout collégien à ne pas effectuer une télé-scolarité dévorante et inégalitaire, et à récupérer du temps de loisir clairement identifié.

Comme aujourd'hui pour les prestations sociales, et pour les mêmes raisons, il est fort dangereux d'accepter l'idée pourtant apparemment séduisante que les plus riches pourraient par exemple payer la participation à la sortie scolaire qui serait "aidée" pour les plus démunis, car on s'engouffre dans le déni de ce qui doit devenir un droit universel à la hauteur des exigences nouvelles imposées par des apprentissages plus complexes, impliquant des coûts plus élevés. Ce n'est pas l'inégal financement par les familles de ces coûts qui doit assurer l'égalité, mais sa prise en charge par l'impôt public.

Et gageons qu'il serait fort intéressant d'associer les collégiens à ces réflexions et à l'élaboration de ces revendications par des formes adaptées de vie syndicale et politique au collège, qui permettraient de donner sens et débouché à ce qui ne peut souvent s'exprimer que par la colère, le dégoût, l'abandon, et de créer des espaces de confrontation et d'élaboration à égalité entre élèves. Il est tout de même paradoxal que les conditions de leur propre scolarité soient pratiquement le seul sujet de société qui soit soustrait au collégien, si ce n'est pour leur imposer une posture de reconnaissance obligatoire à l'égard d'un système sans défauts, interdisant de penser dans un cadre revendicatif difficultés ou échecs.

Les inégalités au collège, loin d'être des accidents fâcheux surgis d'ailleurs, sont au contraire le plus souvent le fruit de l'inégalité au singulier qui structure trop souvent cette étape de la scolarité. Il n'est pas de savoirs trop bons pour être partagés, et il faut donc en finir résolument avec les niches scolaires de tout poil, dont le seul but est d'organiser la ségrégation et le maintien de l'entre soi au sein même de la mixité proclamée. Si étudier une seconde langue vivante est bénéfique à l'apprentissage de la première, c'est vrai pour tous et cela ne doit pas être relégué aux seules options bilangues. Si l'on juge profitable de pouvoir porter un regard sur l'histoire de la langue française à travers l'étude des langues anciennes, repensons-les pour les intégrer dans le cursus commun... Les statuts dérogatoires sont légion, et les différences d'apprentissages deviennent inégalité lorsqu'elles n'ouvrent pas les mêmes perspectives : repensons-les comme des éléments à partager. Il est hypocrite de déplorer les écarts de réussite, lorsque la hiérarchisation des établissements et leur mise en concurrence transforme la scolarité en stratégies individuelles de choix de la meilleure place possible, lorsque l'évaluation commande les apprentissages, lorsqu'est prônée l'élaboration d'un projet personnel qu'on n'inscrit pas dans un projet collectif...

Penser l'égalité comme principe fondateur de la scolarité au collège, dans toutes ses dimensions : pédagogique, sociale, institutionnelle, permettrait de donner enfin un débouché à des luttes épuisantes contre des inégalités sans remèdes dissociés possibles, d'intervenir dans le débat public autrement qu'en contre, dos au mur. C'est bien à cette construction politique collective que notre revue, parce qu'elle s'inscrit dans un projet de société communiste, espère contribuer...

 

Françoise Chardin

Réseau Ecole

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