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Segmentation du supérieur et politiques d’enseignement : quelle égalité pour les parcours ?

Les récentes réformes de l’enseignement supérieur ont porté un intérêt tout particulier à son articulation avec l’enseignement secondaire. Cette attention portée à davantage de fluidité entre le secondaire et le supérieur rejoint deux problématiques récurrentes depuis (au moins) les années 1960 des politiques de l’enseignement, à savoir la question de l’orientation des bacheliers et celle de leur échec/réussite en premier cycle[1]. L’objectif visé est celui d’une meilleure cohérence des parcours et d’une moindre rupture entre l’avant et l’après baccalauréat. Il s’actualise notamment aujourd’hui dans le dispositif récent des quotas de bacheliers technologiques en IUT (Institut Universitaire de Technologie) et de bacheliers professionnels en STS (Section de Technicien Supérieur), contribuant à faire du premier cycle une simple prolongation du lycée.

 

Or, contre toutes apparences, cet idéal de cohérence dans les choix d’orientation et de continuité dans les parcours ne fait que prolonger et instituer une segmentation des orientations post-bac déjà bien à l’œuvre dans les aspirations et dans les pratiques effectives des élèves. Plus encore, si l’on considère que les différentes filières de l’enseignement supérieur n’offrent pas les mêmes opportunités/possibilités de réorientation ou de poursuite d’études, cet alignement forcé des filières post-bac sur les filières du secondaire ne peut apparaître que comme un renforcement organisé des inégalités dans l’enseignement supérieur.

 

Des quotas pour les choix d’orientation : lutter contre l’échec ou instituer l’inégalité ?

 

Les dispositifs récents concernant l’articulation secondaire-supérieur font directement le lien entre la réussite des étudiants et la cohérence de leur cursus présent avec leur cursus antérieur. En d’autres termes, l’échec dans l’enseignement supérieur tiendrait pour beaucoup à un désajustement des étudiants à leur filière d’études.Or, l’analyse des vœux d’orientation des élèves de terminale et de leurs représentations de l’enseignement supérieur fragilise cette façon de poser la question de l’échec. La grande part des bacheliers témoignent en effet d’une grande discipline en privilégiant d’eux-mêmes les filières qu’on souhaiterait par ailleurs leur imposer (et notamment par le biais de la politique des quotas). En d’autres termes, tout le monde ne vise pas les classes préparatoires, ni le premier cycle de médecine. Loin de là. Certaines formations de l’enseignement supérieur sont surinvesties dans les candidatures, d’autres sont délaissées voire absentes. Les bacheliers généraux s’envisagent ainsi dans un enseignement supérieur composé de l’Université (34,6 %[2] des premiers vœux), des CPGE (Classe Préparatoire aux Grandes Ecoles) (13,7 %) et des IUT (18,8 %). Les bacheliers technologiques et professionnels se projettent, quant à eux, dans un espace presque limité aux seules STS (respectivement 59,4 % et 89,6 % de leurs premiers vœux, contre 11,8 % des premiers vœux des bacheliers généraux), et quelques IUT.

 

Si l'entrée dans l'enseignement supérieur tend à devenir un destin ordinaire[3] jusque pour les bacheliers d’origine populaire, l'Université reste encore hors-champ pour une large fraction de ceux que l’on appelle les« nouveaux étudiants » (étudiants d’origine populaire, bacheliers technologiques et professionnels). La licence universitaire demeure à la marge de l’image qu’ils se font de l’enseignement supérieur parce que les acteurs de l’orientation leur en ont proposé une image atrophiée. Et, à l’inverse des élèves dont les parents ont eux-mêmes expérimenté l’enseignement supérieur, ils ne peuventcorriger ou compléter cette source d’informations. Les élèves des filières technologiques et professionnelles du secondaire n’ont souvent pas eu droit à une présentation complète des filières du supérieur, mais seulement à une présentation des parcours autorisés voire fortement suggérés (comme les STS, Section de Technicien Supérieur)) qui exclut de fait d’autres parcours, interdits ou oubliés,et notamment l’Université.

 

Au final, les élèves de terminale ont donc très majoritairement tendance à vouloir emprunter les filières qu’on leur destine. Contre la thèse d’une déroute d’une partie des bacheliers à l’entrée dans l’enseignement supérieur, alimentant les projets d’une orientation toujours plus balisée et cadrée, il apparaît que les lycéens ont relativement bien intériorisé leurs places autorisées voire « naturelles » dans l’enseignement supérieur, de même que leurs filières refusées ou interdites.

 

Cela su, les projets politiques de « contrôle à la frontière », tels que les quotas d’orientation, posent problème. Face à un désajustement général entre formation dans le secondaire et choix d’orientation dans le supérieur, on pourrait comprendre la nécessité d’un effort de réajustement. Mais vouloir réduire au maximum, pour ne pas dire faire disparaître, des choix d’orientation qui restent, comme on vient de le voir, très minoritaires, c’est exclure d’emblée et sans appel, toute velléité de reprise en main de son parcours, tout espoir de rebattre les cartes, ou même simplement d’expérimenter un temps la possibilité d’un autre avenir. C’est ainsi et, de fait, imposer que tout destin scolaire se scelle dès le secondaire et qu’une fois le supérieur atteint (s’il l’est) tout soit déjà joué. Amor fati d’autant plus regrettable qu’elle ne concerne pas les personnes qui proposent ces solutions et leur famille mais bien « les autres », les étudiants d’origine populaire.

 

Sélection, piège à con ?

 

Parallèlement à la solution des quotas, on observe le retour récurrent de celle de la sélection comme solution possible aux problèmes d’orientation et d’échec dans les premiers cycles universitaires. Qu’en est-il ?

 

Les différences de projection des bacheliers dans le supérieur, décrites ci-dessus, se traduisent par une distribution très inégale des étudiants selon l’origine sociale dans les différentes filières. Or l’observation empirique de cette distribution réserve quelques surprises à ceux, très nombreux, qui associent sélection et qualité scolaire des étudiants. Du point de vue de cette dernière, en effet, l’enseignement supérieur ne peut pas être appréhendé comme un espace binaire opposant des filières sélectives qui accueilleraient les meilleurs étudiants et des filières non sélectives (en l’occurrence, l’Université, seule institution non sélective) qui pâtirait d’un public scolairement et culturellement plus faible. La sociographie des publics des formations supérieures nous montre une cartographie plus complexe au sein de laquelle le privilège, pour une filière, de pouvoir choisir son public n’en fait pas une filière nécessairement privilégiée. Inversement, l’ouverture à tous des licences universitaires ne les déclasse pas au bas d’une hiérarchie scolaire des formations.

 

Aussi paradoxal que cela puisse paraître à première vue, les filières sélectives de l’enseignement supérieur sont aussi bien celles qui accueillent les publics les plus dotés scolairement et socialement – comme c’est le cas des CPGE –, que celles qui recueillent en plus grande proportion les minorités de l’enseignement supérieur que sont les bacheliers technologiques, les bacheliers professionnels et les bacheliers d’origine populaire, comme c’est le cas des STS mais aussi d’un grand nombre d’écoles (écoles du travail social, du paramédical, etc.). Les formations qui recrutent sur dossier ou par concours constituent en effet un espace hétérogène. D’un côté, les écoles de commerce, les écoles d’ingénieurs, les CPGE accueillent un faible taux d’étudiants d’origine populaire (père ouvrier, employé ou inactif) : respectivement 13,8 %, 15 % et 16 %[4]. De l’autre, les STS, les IFSI(Institut de Formation en Soins Infirmiers) et les écoles du travail social se distinguent par une surreprésentation de ces mêmes étudiants : respectivement 46,5 %, 47,8 % et 48,2 %. À un pôle, on observe des contingents très réduits de bacheliers technologiques et professionnels (aucun en CPGE Littéraire, 9,1 % en écoles de commerce ou encore 10,3 % en écoles d’ingénieurs), tandis qu’à l’autre, on relève des taux records de bacheliers non généraux (27,7 % en écoles du travail social, 39,1 % en IFSI, 76,1 % en STS tertiaires et enfin 89,9 % en STS industrielles). Les filières universitaires se distribuent quant à elles entre ces deux pôles, depuis les filières de la santé et du droit, les plus élitistes socialement et scolairement, jusqu’aux filières les plus populaires comme AES et STAPS.

 

En d’autres termes, la sélection n’assure nullement la mise à l’écart des étudiants les plus faibles au profit des étudiants les plus armés. Et cela, notamment, parce que l’on ne saurait sélectionner que les bacheliers qui demandent à l’être et que, comme on l’a vu, les orientations et donc les candidatures, sont déjà fortement orientées, socialement et scolairement, en amont. Sélection ou non, la hiérarchie des filières (des STS aux CPGE en passant par l’Université) est ainsi toujours tendanciellement respectée.

 

Des vertus de l’élasticité des parcours

 

Pourtant, entend-on souvent, si la sélection n’assure pas l’accès d’une filière aux meilleurs étudiants, tout du moins lui permettrait-elle de réduire le nombre de candidats les plus éloignés de ses attentes. Et en ce sens, la sélection permettrait bien, malgré tout, de lutter contre l’échec. En réalité, les choses sont loin d’être aussi simple. On observe en effet l’existence d’un effet pervers de la sélection dans le cas des filières les moins élevées dans la hiérarchie des filières du supérieur. Précisons.

 

A première vue, le taux de réussite au diplôme deux ans après l’entrée en formation (licence 2, concours, BTS, DUT) est effectivement plus faible pour les étudiants de l’Université que pour ceux des filières sélectives. En effet, on comptabilise 13 % de réussite en première année de médecine et 41 % pour l’ensemble des filières universitaires, contre 60 % de réussite au BTS en deux ans et 68 % au DUT. Néanmoins, ce constat, qui tend à valider la thèse d’une meilleure réussite dans les formations sélectives et cadrées est mise à mal lorsque l’on prête attention aux taux de sorties sans diplôme selon la filière d’entrée. Ce sont ainsi 17 % des entrants en BTS qui sortent sans diplôme de l’enseignement supérieur contre 10 % pour les entrants en licence universitaire[5].

 

Il y a donc bien un écueil à raisonner sur les parcours en les considérant de façon linéaire et en les jugeant positivement uniquement s’ils sont achevés dans la formation de départ. En effet, un échec durant le premier cycle universitaire se traduit bien plus souvent par une réorientation réussie que lorsque qu’il a lieu en BTS. Et s’il en est ainsi c’est au moins pour deux raisons[6].

 

D’une part, et en ce qui concerne l’Université, son caractère non sélectif et la diversité de son offre de formation – ceque l’on pourrait appeler son élasticité – facilite les expérimentations et les réajustements réussis en son propre sein pour les étudiants. D’autre part, et à l’inverse, les STS pâtissent et de leur sélectivité, qui réduit les possibilités de réorientation d’un BTS à l’autre, et de leur position défavorable dans la hiérarchie de l’enseignement supérieur qui rend difficile toute réorientation vers les autres filières (y compris les licences universitaires qui bien que non sélectives restent scolairement plus exigeantes).

 

* * *

 

Depuis les célèbres travaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron sur l’enseignement supérieur[7], de nombreuses recherches sont venues confirmer que notre système d’enseignement, à tous ses niveaux, tend à (se contenter de) valider des différences qui préexistent à son action pédagogique. Pour paraphraser Elisabeth Beautier qui écrivait dans le numéro précédent de cette même revue, il est peut-être temps d’essayer de penser les conditions qui permettraient à l’école « d’enseigner plus qu’elle ne le fait », et de cesser de proposer des solutions toutes faites qui se contentent de valider des inégalités préexistantes plutôt que de les combattre.

 

Romuald Bodin,

Maître de conférences en sociologie à l’université de Poitiers

Sophie Orange,

Maître de conférences en sociologie à l’université de Nantes



[1] L’analyse des invariants des réformes de l’enseignement supérieur est exposée dans : Bodin R. et Orange S., L’université n’est pas en crise. Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues, Bellecombe-en-Bauges, Le Croquant, 2013.

[2] Données Application Post-Bac 2008.

[3] Parler d’un destin devenu presque « ordinaire » ne doit toutefois pas faire oublier qu’il continue à ne concerner qu’une minorité. Le taux de bacheliers par génération est d’aujourd’hui d’environ 75 %. Ce chiffre a fortement augmenté ces dernières décenies. Mais seul 60 % de cette même génération entre dans le supérieur.

[4] Les chiffres de ce paragraphe sont issus des résultats de l’enquête Conditions de Vie 2010 de l’Observatoire de la Vie Etudiante, à l’exception de ceux concernant les Ecoles de travail social : Sandra Nahon, « La formation aux professions sociales en 2010 », DREES, Séries statistiques, n° 164 – janvier 2012.

[5] Référence pour tous ces chiffres : Samuel Fouquet, « Réussite et échec en premier cycle », Note d’information, n° 13.10, novembre 2013.

[6] Nous ne faisons ici qu’évoquer quelques traits d’un processus de régulation en réalité plus complexe. Pour plus de précisions, voir : Bodin R. et Orange S., L’université n’est pas en crise. Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues, Bellecombe-en-Bauges, Le Croquant, 2013.

[7] P. Bourdieu, JC. Passeron, Les héritiers, Paris, Minuit, 1964 et La reproduction, Paris, Minuit, 1970. 

 

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