Réseau école du Parti communiste français

Réseau école du Parti communiste français
Accueil
 
 
 
 

Le soutien scolaire, un outil au service de l'égalité ?

L'étendue de l'échec scolaire nous amène à réfléchir aux moyens à mettre en œuvre en faveur de la réussite de tous les élèves. Le soutien scolaire apparaît alors comme une solution de bon sens, consistant à donner aux élèves qui éprouvent des difficultés à l'école des moyens supplémentaires pour réussir. Est-il véritablement un outil au service de l'égalité ? Pouvons-nous imaginer un soutien scolaire alternatif?

 

Il convient avant d’entamer notre réflexion de nous accorder sur ce que nous entendrons par « soutien scolaire » tout au long de cet article. En effet, de l'« accompagnement à la scolarité » à l'« aide aux devoirs » en passant par l'« aide individualisée », la multiplicité des termes pourrait brouiller notre réflexion. Nous définirons ainsi le soutien scolaire comme l'ensemble des actions entreprises dans l'objectif de venir en aide aux écoliers et aux étudiants dans le cadre de leur scolarité.

 

Pour ne citer que quelques exemples, nous comprendrons dans notre objet aussi bien l'aide aux devoirs assurée par une association en partenariat avec une municipalité dans le cadre des activités périscolaires que les cours à domicile payants proposés par des entreprises telle Acadomia, pour ne citer qu'elle, ou encore l'accompagnement personnalisé intégré à l'emploi du temps des lycéens depuis la rentrée 2010…

 

La marchandisation contre l'égalité

 

L'inégal accès des familles au soutien scolaire marchand apparaît comme une évidence. Certes, le crédit d'impôt permet à tous les ménages de percevoir une aide en cas de recours à un service de soutien scolaire à domicile. Cependant, la moitié de la somme engagée reste à la charge des familles, ce qui constitue pour beaucoup un frein de taille, ce d'autant que les offreurs de soutien scolaire ont eu tendance à profiter de cette aubaine pour augmenter les tarifs pratiqués. Ainsi, il faut compter a minima une bonne trentaine d'euros avant déduction des aides pour une heure de soutien déclaré, soit le double d'une heure de cours au noir. Les statistiques confirment que le taux de recours au soutien scolaire payant est très variable selon le revenu des ménages.

 

 

Cependant, d'aucuns pourraient imaginer que cet inégal accès au soutien scolaire marchand est compensé par l'existence de soutien gratuit au sein même de la classe et dans le cadre périscolaire. Pensons notamment à l'accompagnement à la scolarité mis en place dans le cadre de contrats locaux tels que les CLAS, les CEL ou les CUCS par les collectivités locales, souvent en partenariat avec des réseaux associatifs. Son importance a été confortée avec la réforme des rythmes scolaires. A priori, les données chiffrées confirment cette hypothèse puisque, à l'inverse du soutien marchand, le soutien gratuit est très largement destiné aux catégories populaires.

 

Reste que cette opposition, loin de nous rassurer, a plutôt tendance à nous interpeller. La segmentation, pour ne pas dire la ségrégation, n'est jamais un signe d'égalité, bien au contraire ! De fait, ces deux modalités de soutien scolaire ne sont en rien comparables. En particulier, elles prennent des formes radicalement opposées puisque le soutien scolaire marchand consiste le plus souvent en des cours particuliers à domicile ou en des cours en très petits groupes tandis que le soutien gratuit a généralement lieu dans le cadre collectif de l'accueil périscolaire. En outre, les élèves qui y ont recours se distinguent non seulement par leur origine sociale mais aussi, ceci expliquant en partie cela, par leur niveau scolaire. Le soutien marchand s'adresse ainsi principalement à des élèves moyens voire bons qui éprouvent des difficultés, certes réelles, mais le plus souvent limitées et restreintes. Aussi ne bénéficient-ils en règle générale de cours que dans une ou tout au plus quelques matières spécifiques. À l'inverse, le soutien gratuit concerne davantage les élèves connaissant des difficultés d'ordre plus général, notamment liées à la maîtrise de la langue et à la compréhension des consignes.

 

Cela va de pair avec une distinction selon le niveau scolaire des élèves, entendu dans un autre sens. En effet, la majorité des élèves ayant recours au soutien scolaire marchand sont d'ores et déjà au collège et surtout au lycée. L'heure de soutien la plus couramment rencontrée sur le marché concerne ainsi incontestablement les mathématiques pour des lycéens ! Quant au soutien gratuit, si nous mettons à part celui qui est donné dans le cadre de l'école et qui obéit à des logiques différentes, il concerne bien davantage les élèves de primaire, dans le cadre de l'apprentissage de la lecture notamment.

 

En définitive, nous pouvons affirmer que le soutien marchand est l'objet d'un véritable investissement des familles dans l'éducation de leurs enfants, ce dans le cadre d'une compétition scolaire accrue et dans un objectif de reproduction sociale alors que le soutien gratuit, pour sa part, est davantage un instrument de gestion sociale des élèves en difficulté issus des classes populaires, permettant d'éviter à l'école de faire le « sale boulot ».

 

Le soutien scolaire, un « renoncement à l'égalité »

 

Au regard du constat que nous venons d'exposer, la tentation pourrait être de nous contenter d'opposer ces deux modalités de soutien scolaire. Cette position risquerait alors nous amener à combattre le soutien marchand comme instrument des riches au service de la reproduction sociale et, a contrario, à défendre le soutien gratuit comme potentiel instrument au service de la réussite des élèves issus des classes populaires. Concrètement, cela pourrait nous amener à revendiquer la remise en cause du crédit d'impôt accordé aux familles employant à domicile des « profs particuliers » et le transfert du gain ainsi réalisé vers l'accompagnement à la scolarité et le soutien en classe.

 

Cette conception ferait cependant l'impasse sur toute interrogation quant aux principes mêmes sur lesquels repose le soutien scolaire, au-delà de l'opposition entre ses déclinaisons marchande et gratuite. De fait, le premier de ces principes est l'individualisation de l'éducation. Il est enrichissant, à ce propos, de nous intéresser aux origines théoriques des politiques publiques de soutien scolaire. Alors que l'idée même d'échec scolaire émerge après la Libération, dans un contexte de massification et d'unification scolaires, Bourdieu et Passeron ne tardent pas à battre en brèche l'idéal méritocratique en mettant en évidence l'inégale réussite des élèves en fonction de leurs capitaux économique et surtout culturel d'origine. Leur théorie sera petit à petit déformée pour donner naissance au concept de « handicap socio-culturel » comme facteur explicatif des inégalités scolaires. Un handicap que les politiques publiques se donnent pour objectif de « compenser » à l'appui du soutien scolaire mais aussi des politiques d'éducation prioritaire notamment qui, de plus en plus, opèrent un « ciblage » des « populations à risque » comme le montre Jean-Yves Rochex.

 

En cela qu'il opère des différenciations entre élèves, le soutien participe de facto d'un « renoncement à l'égalité », selon la formule de Stéphane Bonnéry. En effet, dans la mesure où c'est le dispositif pédagogique qui est à l'origine des difficultés rencontrées par les élèves des classes populaires, en particulier parce que certains prérequis sont exigés sans pour autant être enseignés, une politique d'égalité consisterait à réformer en profondeur le dispositif pédagogique en question et non à essayer de donner aux élèves les moyens de pallier leur prétendu « handicap socio-culturel ».

 

Autrement dit, une politique d'égalité réside d'une part dans l'analyse détaillée dece qui est appris aux élèves et de ce qui est de fait attendu d'eux, de manière à s'assurer qu'aucun prérequis ne soit exigé sans avoir été préalablement enseigné, et d'autre part dans le fait de soutenir les élèves dans le cadre même de la classe. Cela nécessite bien entendu des effectifs de classes plus limités, mais aussi de favoriser la solidarité entre les élèves.

 

Or, ce renoncement à l'égalité s'inscrit dans une volonté bien plus large d'individualiser l'éducation, ce dans le cadre d'une école pensée comme un lieu de compétition permettant de classer les élèves. Dans cette optique, le soutien scolaire apparaît comme un investissement individuel ayant pour objectif de maximiser ses chances de réussir... ou de minimiser ses risques d'échec, à la manière d'un investisseur sur un marché qui cherche à optimiser ses gains.

 

Pouvons-nous envisager un soutien scolaire alternatif ?

 

En admettant même que le soutien scolaire pourrait, dans certains cas, favoriser la réussite d'élèves issus des classes populaires, il faut bien noter qu'il s'oppose, dans ses principes mêmes, au communisme, entendu comme mouvement émancipateur des individus et instituteur d'égalité et de commun, puisqu'il est un outil au service de la seule réussite scolaire individuelle. Premièrement, le soutien scolaire participe de la compétition scolaire et, en cela, s'oppose à l'égalité. Deuxièmement, en tant qu'il participe de l'individualisation de l'éducation, il s'oppose à la réalisation du commun. Troisièmement, il participe d'un rapport utilitariste – au sens économique du terme – à l'école et s'oppose donc à un enseignement émancipateur.

 

Faut-il en conclure que nous ne devrions pas investir ce terrain, contrairement à ce qu'ont fait les Jeunes communistes de Seine-Saint-Denis en juin dernier lorsqu'ils proposé aux lycéens des sessions de révision en vue du Baccalauréat ? Pas nécessairement. En premier lieu, malgré les reproches que nous pouvons adresser au soutien, quelle que soit la forme qu'il revêt, nous pouvons aussi considérer l'initiative comme une manière de rétablir un tant soit peu d'une d'égalité face au développement du soutien marchand. En second lieu, si nous nous souvenons que le Parti communiste français a longtemps structuré le milieu ouvrier non seulement politiquement mais aussi dans l'ensemble de la vie et que c'est entre autres ce qui a fait sa force, alors le soutien scolaire peut apparaître comme une action concrète à mener auprès des milieux populaires qui en éprouvent le besoin. Cela dit, si nous ne devons pas nous priver utiliser l'expression de « soutien scolaire » en cela qu'elle est à la mode, notre action ne peut prendre tout son sens qu'à partir du moment où elle propose, derrière cette expression, un contenu résolument différent, pensé selon le modèle de l'éducation populaire.

 

Imaginons ainsi un soutien scolaire subversif et critique qui amènerait non seulement les élèves à adopter une démarche réflexive vis-à-vis des savoirs scolaires mais aussi à penser leur appartenance de classe en travaillant à leur réussite collective. Autrement dit, face à un soutien scolaire qui s'inscrit dans une logique individualiste, nous devons réaffirmer la nécessité d'un soutien scolaire alternatif, pensé comme un outil au service de notre classe.

 

Bibliographie indicative

 

Besson L. et Glasman D., Le Travail des élèves pour l'école en dehors de l'école, Haut Conseil de l'Évaluation de l'École, Paris, Décembre 2004, 151 p.

 

Bray M.,  L’ombre du système éducatif : quel soutien scolaire privé, quelles politiques publiques ?, IIPE, Paris, 2011, 140 p.

 

Caillé J.-P., « Les cours particuliers en première année de collège : un entrant en sixième sur dix bénéficie de soutien scolaire payant », Éducation et formation n°79, Décembre 2010, MEN – DEPP, 22 p.

 

Collonges G. et Glasman D., Cours Particuliers et construction sociales et de la scolarité, CNDP, Paris, 1994, 269 p.

 

Rosenwald F., « Les Aides aux devoirs en dehors de la classe », Note d'information de la DEP n°06-04, Février 2004, MEN – DEP, 6 p.

 

Veille-Grosjean H., Le Soutien scolaire, enjeux et inégalités, Jets d'encre, Saint-Maur-des-Fossés, 2009, 245 p.

 

 

 

Erwan Lehoux

Etudiant en Master 2 de sociologie à l'Université Paris Ouest (Nanterre).

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.