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L’égalité entre les filles et les garçons, ça s’enseigne ?

 

L’égalité s’enseigne-t-elle ?

A cette question, qui agite les milieux réactionnaires de tout poil, je réponds oui.

L’enfance, et tout particulièrement la période scolaire, constitue un moment clef dans la construction des représentations. Ce qui pose donc la question du rôle de l’école et des missions de service public de l’éducation nationale.

S’offrent à nous deux axes immédiats sur lesquels agir, qui nécessitent la mobilisation de moyens adéquats, au-delà de la mesure positive qu’étaient les ABCD de l’égalité : former les enseignants et leurs formateurs, car si l’égalité s’enseigne aux enfants, elle s’enseigne aussi aux enseignants ; expurger les stéréotypes de genre dans les manuels scolaires et former tous les élèves à une analyse critique.

 

Des manuels pour promouvoir l’égalité

Je commencerai par la question des manuels scolaires et de la formation des futurs citoyens à l’esprit critique. La délégation aux droits des femmes du Sénat, que j’ai présidée durant trois ans jusqu’au mois de septembre 2014, a rendu un rapport sur ce sujet en juillet dernier « Lutter contre les stéréotypes sexistes dans les manuels solaires : faire de l’école un creuset d’égalité ». Ce n’est qu’en 1924 que les programmes scolaires deviennent identiques pour les filles et les garçons et il faut attendre la loi Habby de 1975 pour que la mixité soit rendue obligatoire dans tous les établissements scolaires. Au-delà de sa mission d’organisation des connaissances, le manuel scolaire est aussi un lieu symbolique très important de construction des valeurs d’une société. C’est aussi un outil de transmission entre l’école et la famille. A ce titre, il est un puissant levier de changement social et donc un potentiel de promotion de l’égalité entre les sexes. Or il est loin de remplir ce rôle.

Le rapport issu des travaux de la Délégation aux droits des femmes s’est attaché à comprendre pourquoi les manuels scolaires étaient loin de remplir ce rôle aujourd’hui et comment nous pouvions soutenir les éditeurs scolaires, sensibles à la question, dans leur volonté de renouveler les manuels existants à la lumière de l’exigence d’égalité. Mais le manuel scolaire ne peut être, pour reprendre l’expression d’une de nos interlocutrices, qu’un « thermomètre de l’égalité », il faut faire en sorte que les équipes éducatives abordent l'étude de ces manuels avec un regard critique, en veillant à susciter aussi le regard critique de l'enfant.

 

Le Centre Hubertine Auclert a bien montré, dans ses analyses qui ont porté successivement sur les manuels d’histoire, de mathématiques et de français en 2010, 2011 et 2012, que les manuels sont encore loin d’être exemplaires en termes de stéréotypes et de préjugés. Ils restent des outils pédagogiques très perfectibles sur le plan de l’éducation à l’égalité. Ainsi, nous retrouvons dans les manuels scolaires ce phénomène d’« invisibilisation » des femmes, qui existe non seulement dans les manuels d’histoire, mais aussi dans ceux de mathématiques et de français. Si les clichés les plus grossiers du type « maman fait la vaisselle, papa lit le journal » ont disparu, les présentations stéréotypées persistent, sous des formes plus sournoises.

Pour appeler l’attention des éditeurs sur la question, le centre Hubertine Auclert avait envisagé, en 2010, de décerner un prix d’excellence à un manuel qui aurait été exemplaire sur le plan de l’égalité hommes-femmes. Faute d’en avoir trouvé un, ce prix a été transformé en prix d’encouragement. Cette idée peut être appuyée et amplifiée. Les manuels qui donnent une image non stéréotypée des rapports entre les femmes et les hommes doivent servir d’exemples. Le Ministère pourrait ainsi établir un palmarès des manuels, selon une procédure souple et à définir.

La spécificité du manuel scolaire tient aussi dans l’originalité de sa chaîne de fabrication : outil pédagogique fondamental qui applique des programmes élaborés par l’État, il est pourtant entièrement confié pour sa réalisation à des éditeurs privés.

Les principales directrices de maisons d’édition scolaires (Hatier, Nathan et Bordas, notamment) semblent avoir fait de la question de l’égalité une de leurs préoccupations, mais considèrent que les facteurs de blocage leur sont extérieurs. Toutes ont ainsi rappelé le contexte dans lequel s’est déroulée la refonte des programmes en 2010 ; et comment elles ont « dans la douleur » sorti en 6 mois de nouveaux manuels. Alors que le Conseil supérieur des programmes (CSP) travaille à la refonte des programmes de la maternelle, de l’élémentaire et du collège d’ici 2017, la vigilance doit être de mise.

Si le CSP est censé intégrer la question de l’égalité femmes-hommes dans son processus de travail, beaucoup d’autres considérations entrent aussi en ligne de compte. Un œil expert extérieur doit donc utilement éclairer les membres. Ce qui serait possible en intégrant au sein des groupes de travail pilotés par le CSP des universitaires spécialistes de la question de l’égalité entre les femmes et les hommes.

 

Les éditeurs ont attiré notre attention sur l’accès à des ressources documentaires variées : plus les auteurs des manuels disposent de ressources documentaires variées, plus ils sont outillés pour déjouer les pièges des stéréotypes et de la surreprésentation masculine, tant dans les textes que dans les images. En effet l’iconographie est loin d’être neutre : l’impact d’une photo est parfois beaucoup plus déterminant dans la construction des représentations que n’importe quel texte et il est très difficile de trouver dans les banques de données privées des photos qui ne soient pas « clichés » : Comment trouver une femme pompier ? se demandait, par exemple, une représentante des éditions Bordas.

Il serait donc souhaitable que soit mise en place une banque publique de ressources iconographiques, dans laquelle les maisons d’édition pourraient trouver des illustrations non stéréotypées, dont le ministère pourrait en confier la charge au Centre national de documentation pédagogique (CNDP-CANOPE). Cet établissement public, dont la dotation d’Etat est malheureusement en baisse, est en pleine restructuration : rénovation de son offre éditoriale, via une restructuration de son offre numérique et de son réseau de proximité. Ses documents sont largement consultés et utilisés par les professeurs et doivent montrer l’exemple. La numérisation en cours de ses supports pédagogiques doit être l’occasion de procéder à un contrôle des outils en cours d’élaboration, en prenant en compte l’exigence d’égalité et de non-discrimination entre les filles et les garçons.

Quant aux éditeurs privés, ils pourraient rendre systématique la relecture générale du manuel par un universitaire spécialisé dans la question du genre. L’acceptation d’une telle démarche pourrait être reconnue par l’attribution, par le Ministère, d’un label reconnaissant la démarche des maisons d’édition exemplaires, qui valoriserait les éléments de méthode et d’organisation mis en place par les éditeurs – par exemple, des comités de relecture – pour aboutir progressivement à une amélioration de la qualité des manuels à l’aune de l’exigence d’égalité entre les filles et les garçons.

Mais quand bien même les manuels ne changeraient pas, les équipes éducatives peuvent aborder leur étude avec un regard critique, en interrogeant les enfants sur l’absence des femmes ou sur le stéréotype pour que, d’un handicap, le manuel devienne un outil au service de l’apprentissage de l’égalité. Car, comme l’a écrit Nicole Mosconi dans le texte Genre et pratiques scolaires : comment éduquer à l’égalité ? (1), si la plupart des manuels ne sont pas exemplaires, ils ne sont problématiques que si on les prend au pied de la lettre. A l’inverse, ils peuvent donner l’occasion de faire réfléchir les élèves sur les modèles qu’ils proposent et donner l’occasion de faire ainsi un travail sur le sexisme.

 

Former les enseignants à la transmission des valeurs d’égalité

En amont, ce sont finalement les enseignants qui « sélectionnent » les manuels et c’est à ce stade qu’ils pourraient écarter ceux qu’ils jugent manifestement contraires à l’objectif d’égalité. L’article 70 de la loi de refondation de l’école qui créé les Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE) prévoit que celles-ci organisent des formations de sensibilisation à l’égalité entre les femmes et les hommes.

En réalité sur le terrain, de fortes disparités, voire des régressions, apparaissent et risquent de s’accentuer. Ces disparités sont liées à l’implantation des ESPE au sein d’universités « autonomes » qui disposent de moyens très contraints, du fait d’un budget de l’Enseignement supérieur et de la recherche insuffisant.

Un décalage certain existe donc entre les bonnes intentions du ministère et la réalité du terrain. D’après les formatrices que nous avons entendues, la sensibilisation des professeurs à l’importance de la transmission et du respect de l’égalité entre les filles et les garçons est très aléatoire. La formation continue n’existe quasiment plus. Quant à la formation initiale, la réforme de 2010 qui a élevé le niveau de recrutement à un master s’est traduite par la fin de la formation pratique délivrée dans les Instituts universitaires de formation des maîtres et les heures de formation consacrées à la formation à l’égalité entre les femmes et les hommes, sujet central dans la construction des futurs citoyens, ont régressé et dépendent aujourd’hui de l’importance qu’on leur consacre au sein des maquettes des ESPE.

Il est donc urgent de rendre obligatoire les enseignements relatifs à l’égalité entre les sexes dans les parcours de formation des enseignants. Nous plaidons pour qu’un module d’au moins trois heures de formation à l’égalité soit rendu obligatoire au sein des ESPE, et pour que la validation des maquettes de formation dépende de la présence effective de ce module.

Pour cela, il faut former des formateurs avec deux priorités. La première est la lutte contre les stéréotypes, intégrée au Plan national de formation (PNF) qui, en 2013, ne comprend qu’une action sur la question, consacrée aux parcours scolaires différenciés des filles et des garçons. La deuxième mesure, grâce au le référentiel commun des formateurs en cours de construction dans les services du ministère, doit rendre obligatoire la formation des formateurs du second degré à la question de la transmission des valeurs d’égalité et de la lutte contre les stéréotypes de sexe.

Reste que cette formation ne sera jamais assez importante. Il faudra du temps pour faire prendre conscience de l’importance de cette question. Nous pouvons donc agir sur les concours de recrutement de l'Éducation nationale pour y intégrer la question de l’égalité entre les filles et les garçons : cela peut se faire par exemple en exigeant des auteurs de sujets et des présidents de jury que les sujets ne véhiculent aucun stéréotype ; en incitant les jurys à aborder ces questions dans les sujets et surtout lors des épreuves orales, sachant que, pour certains concours (professeurs des écoles), ce sujet pourrait être rendu obligatoire. Cette contrainte pourrait, par ricochet, faire prendre conscience du rôle central de l’école sur ce sujet.

 

Mobiliser l’ensemble de la communauté éducative

Enfin, l’école de l’égalité repose sur une mobilisation de toute la communauté éducative, enseignants, certes, mais aussi inspecteurs, conseillers principaux d’éducation, personnels d’encadrement, personnels médicaux... En effet, la valeur « égalité » n’a de sens que si elle est partagée. Il s’agit donc bien de mobiliser l’ensemble de la communauté éducative pour que la transmission des valeurs d’égalité opère dès le plus jeune âge, au sein de toutes les disciplines. C’était bien l’objectif de la démarche des ABCD de l’égalité !

Ces ABCD consistaient en un ensemble d’outils pédagogiques destinés aux enseignants. La mise en sommeil du dispositif est donc d’autant plus regrettable qu’il commençait à trouver un rythme et une bonne appropriation par les professeurs.

La nouvelle Ministre a présenté tout récemment le plan égalité censé « remplacer » les ABCD. Seules deux des propositions que je viens d’évoquer semble avoir été retenues, et pour l’une seulement partiellement, puisque le plan prévoit une formation pour les nouveaux professeurs dans les ESPE et un module « en ligne » de trois heures pour les enseignants en exercice. Nous devons donc continuer de porter cette exigence car comme le rappelle la sociologue Sylvie Cromer, au-delà de la réussite scolaire, l’enjeu de l’apprentissage de l’égalité, c’est le bonheur.

 

Brigitte Gonthier-Maurin

Sénatrice des Hauts-de-Seine (PCF)

Vice-présidente de la Commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat

Vice-présidente de la délégation aux droits des femmes du Sénat

 

(1)   A retrouver dans : http://eduscol.education.fr/cid47785/genre-et-pratiques-scolaires%A0-com...

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