Réseau école du Parti communiste français

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La question de l'égalité dans l'école de la République: quelques éléments historiques

Les récents résultats de l'étude PISA montrent que la France est l’un des pays où le milieu social exerce la plus grande influence sur le niveau scolaire des élèves. Les premiers effets constatés de la mise en place des nouveaux rythmes scolaires sont le renforcement des inégalités scolaires. La récente mobilisation pour l'école en Seine Saint Denis en a montré une fois de plus l'ampleur.

L'offensive néolibérale ne peut qu'accroître les inégalités devant l'école, même si les ministres successifs ne manquent pas de clamer leur attachement à la réussite de tous et, pour les deux derniers en date, le maintien de leur budget dans un contexte de rétraction des dépenses.

Cela conduit parfois à idéaliser l'école de la Troisième République, ou bien encore l'époque des "Trente Glorieuses"et son ‘ascenseur social". Nier la réalité d'une élévation du niveau général de connaissances et de formation n'est pas ici le propos.

Il est par contre utile de rappeler comment, depuis le vote des lois de 1881, l'école primaire, le niveau secondaire et encore davantage l'enseignement supérieur ont rarement, et nonobstant la bonne volonté et les convictions de la plupart des enseignants, fait autre chose que reproduire les inégalités sociales et assurer la "reproduction" des élites.

 

1/ L'école de la IIIème République : un service public d’éducation ...

Sous la Monarchie de juillet, la loi Guizot de 1833 obligeait toutes les communes de plus de 300 habitants à entretenir une école primaire de garçons, et la loi Falloux, en 1850, toutes celles de plus de 500 habitants une école de filles. Pour rémunérer les maîtres, les municipalités faisaient généralement payer par les parents, sauf ceux inscrits sur la liste des indigents, une somme mensuelle, l'écolage En 1867, une loi de Victor Duruy autorisa les communes à augmenter les impôts pour assurer la scolarisation du plus grand nombre.

En effet, la misère urbaine et l'éloignement des lieux traditionnels d’éducation et de socialisation avaient fini par faire considérer les classes populaires comme des classes "dangereuses". L'éducation apparaissait comme une forme de "police sociale", ce que résume d'une certaine manière la célèbre phrase de Victor Hugo :"Ouvrir une école c’est fermer une prison".

"Lire écrire compter, voilà ce qu’il faut apprendre", déclarait de son côté Adolphe Thiers.

Si les lois Guizot avaient de fait constitué une forme de service public municipal payant, les Républicains après 1877 en ont fait un service public d'Etat gratuit, et affiché la priorité qu'ils souhaitaient donner à l'éducation. Les lois Ferry de 1881 (gratuité) et de 1882 (obligation et laïcité) la loi Goblet (1886) qui confiait à un personnel exclusivement laïque l'enseignement dans les écoles publiques, et définissait aussi l’organisation de l’enseignement primaire, se situaient dans le prolongement des lois prises sous le Second Empire, mais rompaient avec elles sur la laïcitéElles formèrent le socle sur lequel s'appuya l'école de la République, dont les principes affirmés allaient vers plus d'égalité et la mise en oeuvre d'un service public national d'éducation.

 

2/ ... qui scolarisait séparément les enfants du peuple et ceux de l’élite ...

Ces derniers étaient accueillis dans les lycées, dès le "petit lycée", dans des classes correspondant à la fin du primaire, et se prolongeaient par un enseignement secondaire.

L'école primaire gratuite, obligatoire de 6 à 13 ans, réservée aux enfants du peuple, était couronnée par le certificat d'études primaires, la formation primaire pouvant être prolongée pour les meilleurs par l'enseignement primaire supérieur, également gratuit, et sanctionné par les brevets élementaire et supérieur.

Des écoles professionelles très sélectives furent créées à Paris en 1873 puis au niveau national 1881), ainsi que des écoles pratiques (1892)qui recrutaient l’élite des classes populaires. Elles délivraient une qualification, le CAP, instauré par la loi Astier en 1919, garantissant l'accès au statut d'ouvrier qualifié.et développaient une morale du travail en opposition à la loi de 1900 qui limitait à 10 h la journée de travail et interdisait le travail de nuit aux moins de 18 ans. En 1926 fut créé le Brevet Professionnel.

Face au patronat qui voulait imposer ses besoins à court terme, ces diplômes tendaient vers l'acquisition de savoirs formalisés, et communicables hors du contexte particulier de l'apprentissage d'un métier

3/... a élevé le niveau général de formation de la société française, en maintenant les inégalités sociales ET les inégalités entre filles et garçons.

En 1881, 80 ans après la création des lycées de garçons, le député Camille Sée proposa une loi instituant les collèges et lycées publics de jeunes filles. J.Ferry, Ministre de l'instruction publique, y était favorable pour les raisons qu'il exprimait dès 1870 :"Aujourd'hui, il y a une lutte sourde, mais persistante entre la société d'autrefois, l'Ancien Régime avec son édifice de regrets de croyances et d'institutions qui n'accepte pas la démocratie moderne et la société qui procède de la Révolution Française. Or dans ce combat, la femme ne peut plus être neutre ; les optimistes qui ne veulent pas voir le fond des choses, peuvent se figurer que le rôle de la femme est nul, qu'elle ne prend pas part à la bataille, mais ils ne s'aperçoivent pas du secret et persistant appui qu'elle apporte à cette société qui s'en va et que nous voulons chasser sans retour (...). Celui qui tient la femme, celui-là tient tout, d'abord parce qu'il tient l'enfant, ensuite parce qu'il tient le mari (...). Il faut que la démocratie choisisse sous peine de mort : il faut que la femme appartienne à la science ou qu'elle appartienne à l'Eglise".

Ce texte bien connu appelle plusieurs remarques :

·         Il y avait effectivement égalité à l'école primaire, même si la scolarisation des filles s'est heurtée à bien des obstacles, du fait des mentalités d' une société profondément patriarcale.

·         Les Républicains n'avaient rien à envier aux cléricaux : J.Ferry considèrait qu'arracher les femmes à l'influence de l'Eglise était une nécessité; mais les programmes des premiers lycées de jeunes filles montrent le mépris qu'elles inspiraient. Une bonne dose d'économie domestique qui les préparerait à bien tenir leur ménage, surtout pas de philosophie ou d'études trop littéraires considérées comme éminemment viriles.

·         Cette conception de la femme n'était pas en rupture avec celles des acteurs de la Révolution française. Jusque là, la différence de sang ("le sang bleu" des aristocrates) justifiait les différences entre les individus, à partir de la fin du XVIIIème siècle, la différence de sexes se substitua de fait à la différence de sang.

La nouvelle sexualisation des corps fut à la fois une machine de guerre contre les inégalités fondées sur la naissance et le fondement de l'inégalité des sexes.

 

4/Femmes, enfants , colonisés...moins bien "dotés" par la nature

Les filles du peuple ont investi les écoles primaires supérieures et ont été rapidement utilisées pour le travail de bureau traditionnel lié à la "belle écriture" puis ont accompagné l'arrivée des machines (à écrire et à compter); les qualités qu'on leur attribuait étant "naturelles", point n'était besoin de les rémunérer comme des "qualifications".

Ainsi la nature "fait bien les choses", qui dote les femmes de qualités propres à leur sexe et certains enfants de dons ou aptitudes, innées elles aussi. Les pédagogues de l'époque considèraient l'enfant comme un bon sauvage et le sauvage comme un grand enfant, tous deux éloignés de la culture écrite l'un par son âge l'autre par son appartenance à une société de l'oralité. La politique coloniale des fondateurs de l'école républicaine a été assortie d'une volonté d'assimilation des populations indigènes, dont les éléments les plus "doués" et les plus dociles ont bénéficié d'un enseignement primaire et même parfois, très rarement, secondaire pour constituer l'encadrement nécessaire à la bonne gestion de l'empire. On est toutefois toujours resté bien loin d'une scolarisation de masse, mais cela servit tout de même d'élément comptable dans le bilan positif de la colonisation, que les législateurs de droite de 2005 essayèrent d'imposer aux enseignants d'histoire.

5/Des réformes pour démocratiser l'école ...

Le Front populaire prolongea la scolarité de 13 à 14 ans et nationalisa les diplômes mais c'est seulement 1943 sous le régime de Vichy que leur valeur fut garantie sur l'ensemble du territoire Des pédagogues novateurs du GFEN, Groupe français d'éducation nouvelle, Langevin et Wallon ont laissé leur nom au plan qu'ils élaborèrent à la Libération.,qui dans une exigence de démocratisation scolaire,indiquait:« l’enseignement doit offrir à tous d’égales possibilités de développement, ouvrir à tous l’accès à la culture, se démocratiser moins par une sélection qui éloigne du peuple les plus doués que par une élévation continue du niveau culturel de l’ensemble de la Nation. »

Pourtant le plan fut mort-né, alors que le contexte était favorable. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le capitalisme connaissait une période de croissance économique sans précédent, résultat des reconstructions d'après-guerre, des progrès sociaux arrachés par une classe ouvrière politiquement renforcée par sa participation à la Résistance et également d'innovations technologiques.

L'école incarnait alors le progrès et un possible instrument de promotion sociale. Les syndicats et des partis progressistes oeuvraient à des réformes d’unification de l’enseignement secondaire, qui ne classeraient plus les élèves selon leurs origines sociales mais selon leurs aptitudes et mérites individuels. En 1959 le décret Berthoin mit en place l’école unique, ce qui entraina l’obligation scolaire jusqu'à 16 ans, et la généralisation de l’entrée au collège ,ainsi que la création des BEP et BTS grâce à l’intégration de l’enseignement technique dans le secondaire

Dans les années 1970 la scolarité s'allongea avec la généralisation de la maternelle et l'allongement de l'obligation scolaire : Après le CM2 , les CES (Collèges d'enseignement secondaire), les CEG (Collèges d'enseignement général) ou encore les CET (Collèges d'enseignement technique) faisaient perdurer la séparation entre les élèves avec des programmes différents.

En 1975, la loi Haby instaura le "collège unique": l'enseignement qui juxtaposait les voies primaire et secondaire sans lien entre elles se mua en un système éducatif unifié composé de niveaux et de filières (générale technique et professionnelle).

Mais l’école unique impliquait la prise en charge de la sélection sociale par l’institution scolaire, et ce principe a structuré dès l’origine sa conception. "Ce n’est pas parce qu’on ouvre le collège", notait Berthoin dans les attendus du décret de 1959, "qu’on va accepter au lycée des milliers de jeunes qui n’ont rien à y faire". Ce n’est pas une école égalitaire mais une école dite de l’égalité des chances qui est ainsi construite.

6/... Mais qui ont laissé intactes les inégalités sociales devant l'école.

Les statistiques ont d'ailleurs montré dès le milieu des années 1960 que la prolongation générale des scolarités s’accompagnait du maintien d’inégalités précoces de parcours scolaires entre les élèves des différentes classes.

P. Bourdieu et J.C. Passeron ont contribué à révéler les processus de sélection et d’élimination scolaire à l’œuvre dans une école pourtant officiellement méritocratique. En montrant le rôle-clé de "l’héritage culturel" transmis par la famille, et en particulier de l’habileté à parler ou à écrire exigée par l’école, ils rejoignaient la critique de l’idéologie des dons. Contre la croyance commune en l’existence de capacités biologiquement déterminées, héréditaires et inégales qui expliqueraient les performances des uns et l’échec scolaire des autres, Lucien Sève et le GFEN montraient que l’intelligence n’est pas une substance dont chacun disposerait en quantité et en qualité variables en venant au monde.

7/"C'est par la diversification des filières de l'enseignement secondaire que se sont conjugués élévation générale du niveau de formation et renouvellement des processus de différenciation et de ségrégation sociale à l'école."

56% d‘enfants de cadre et 11% d‘enfants d’ouvrier obtenaient un bac général en 1960 ; les chiffres sont aujourd’hui respectivement de 72 et 22%. En outre, l'obtention d'un même diplôme ou l'atteinte d'un même niveau de formation de second cycle long peuvent dissimuler des différences importantes selon les établissements et les caractéristiques sociales de leur recrutement.

Or, si le sens commun continue d'associer l'échec scolaire à des inégalités sociales, des " handicaps socio culturels" ou à de supposés "dons", de nombreuses recherches sur le développement du langage et de la littéracie (c'est à dire la familiarité avec le langage écrit) notamment celles de Jean-Pierre Terrail, montrent que tous les enfants disposent des ressources linguistiques nécessaires pour réussir à l’école. Les processus inégalitaires se construiraient donc à et par l’école.

 

Conclusion :" le mythe est resté sur les façades"

Le recours à des vieilles recettes autoritaires, le recul sur les exigences d'élévation de la formation jusqu'à un socle minimaliste (2005) ne sont pas de nature à règler la question de l'échec scolaire massif des enfants des classes populaires. Pourtant celles-ci se sont adaptées rapidement aux transformations de l’école, pour affronter les transformations du marché du travail et de la société. Les filières et études supérieures sont encore largement "sexuées".

Pour reprendre une expression de l'historienne Michèle Riot Sarcey : le mythe est resté sur les façades et la République s'est soustraite à ses obligations. D'ailleurs, pour nombre de ceux qui s'y réfèrent avec la nostalgie de l'époque de Jules Ferry, le terme de République lui même est passé d'une acception progressiste à une acception largement conservatrice - de l'ordre public.

L'école de "l'égalité des chances" fondée sur la compétition a échoué. Les "ABCD de l'égalité "au titre et au contenu prometteurs ont été abandonnés.

L'école "commune", fondée sur une pédagogie qui s'appuie sur la conscience de l'égalité du potentiel des intelligences reste à construire.

 

Francine Perrot

Agrégée d’Histoire

Enseignante à la retraite

 

 

 

bibliographie indicative

Elisabeth Bautier et Jean-Yves Rocheix, L'expérience scolaire des « nouveaux lycéens » : démocratisation ou massification ?, Armand Colin, 1998

Pierre Bourdieu et Jean Claude Passeron, Les Héritiers, Les Editions de minuit, 1964

Gilles Moreau (coordination), Les patrons, l'Etat et la formation des jeunes, La Dispute, 2002

Antoine Prost, Du changement dans l'école - les réformes de l'éducation de 1936 à nos jours, Le Seuil, 2013

Jean-Pierre Terrail, Entrer dans l'écrit.Tous capables ?, La Dispute, 2013

La question de l'égalité dans l'école de la République:

quelques éléments historiques

Les récents résultats de l'étude PISA montrent que la France est l’un des pays où le milieu social exerce la plus grande influence sur le niveau scolaire des élèves. Les premiers effets constatés de la mise en place des nouveaux rythmes scolaires sont le renforcement des inégalités scolaires. La récente mobilisation pour l'école en Seine Saint Denis en a montré une fois de plus l'ampleur.

L'offensive néolibérale ne peut qu'accroître les inégalités devant l'école, même si les ministres successifs ne manquent pas de clamer leur attachement à la réussite de tous et, pour les deux derniers en date, le maintien de leur budget dans un contexte de rétraction des dépenses.

Cela conduit parfois à idéaliser l'école de la Troisième République, ou bien encore l'époque des "Trente Glorieuses"et son ‘ascenseur social". Nier la réalité d'une élévation du niveau général de connaissances et de formation n'est pas ici le propos.

Il est par contre utile de rappeler comment, depuis le vote des lois de 1881, l'école primaire, le niveau secondaire et encore davantage l'enseignement supérieur ont rarement, et nonobstant la bonne volonté et les convictions de la plupart des enseignants, fait autre chose que reproduire les inégalités sociales et assurer la "reproduction" des élites.

 

1/ L'école de la IIIème République : un service public d’éducation ...

Sous la Monarchie de juillet, la loi Guizot de 1833 obligeait toutes les communes de plus de 300 habitants à entretenir une école primaire de garçons, et la loi Falloux, en 1850, toutes celles de plus de 500 habitants une école de filles. Pour rémunérer les maîtres, les municipalités faisaient généralement payer par les parents, sauf ceux inscrits sur la liste des indigents, une somme mensuelle, l'écolage En 1867, une loi de Victor Duruy autorisa les communes à augmenter les impôts pour assurer la scolarisation du plus grand nombre.

En effet, la misère urbaine et l'éloignement des lieux traditionnels d’éducation et de socialisation avaient fini par faire considérer les classes populaires comme des classes "dangereuses". L'éducation apparaissait comme une forme de "police sociale", ce que résume d'une certaine manière la célèbre phrase de Victor Hugo :"Ouvrir une école c’est fermer une prison".

"Lire écrire compter, voilà ce qu’il faut apprendre", déclarait de son côté Adolphe Thiers.

Si les lois Guizot avaient de fait constitué une forme de service public municipal payant, les Républicains après 1877 en ont fait un service public d'Etat gratuit, et affiché la priorité qu'ils souhaitaient donner à l'éducation. Les lois Ferry de 1881 (gratuité) et de 1882 (obligation et laïcité) la loi Goblet (1886) qui confiait à un personnel exclusivement laïque l'enseignement dans les écoles publiques, et définissait aussi l’organisation de l’enseignement primaire, se situaient dans le prolongement des lois prises sous le Second Empire, mais rompaient avec elles sur la laïcitéElles formèrent le socle sur lequel s'appuya l'école de la République, dont les principes affirmés allaient vers plus d'égalité et la mise en oeuvre d'un service public national d'éducation.

 

2/ ... qui scolarisait séparément les enfants du peuple et ceux de l’élite ...

Ces derniers étaient accueillis dans les lycées, dès le "petit lycée", dans des classes correspondant à la fin du primaire, et se prolongeaient par un enseignement secondaire.

L'école primaire gratuite, obligatoire de 6 à 13 ans, réservée aux enfants du peuple, était couronnée par le certificat d'études primaires, la formation primaire pouvant être prolongée pour les meilleurs par l'enseignement primaire supérieur, également gratuit, et sanctionné par les brevets élementaire et supérieur.

Des écoles professionelles très sélectives furent créées à Paris en 1873 puis au niveau national 1881), ainsi que des écoles pratiques (1892)qui recrutaient l’élite des classes populaires. Elles délivraient une qualification, le CAP, instauré par la loi Astier en 1919, garantissant l'accès au statut d'ouvrier qualifié.et développaient une morale du travail en opposition à la loi de 1900 qui limitait à 10 h la journée de travail et interdisait le travail de nuit aux moins de 18 ans. En 1926 fut créé le Brevet Professionnel.

Face au patronat qui voulait imposer ses besoins à court terme, ces diplômes tendaient vers l'acquisition de savoirs formalisés, et communicables hors du contexte particulier de l'apprentissage d'un métier

3/... a élevé le niveau général de formation de la société française, en maintenant les inégalités sociales ET les inégalités entre filles et garçons.

En 1881, 80 ans après la création des lycées de garçons, le député Camille Sée proposa une loi instituant les collèges et lycées publics de jeunes filles. J.Ferry, Ministre de l'instruction publique, y était favorable pour les raisons qu'il exprimait dès 1870 :"Aujourd'hui, il y a une lutte sourde, mais persistante entre la société d'autrefois, l'Ancien Régime avec son édifice de regrets de croyances et d'institutions qui n'accepte pas la démocratie moderne et la société qui procède de la Révolution Française. Or dans ce combat, la femme ne peut plus être neutre ; les optimistes qui ne veulent pas voir le fond des choses, peuvent se figurer que le rôle de la femme est nul, qu'elle ne prend pas part à la bataille, mais ils ne s'aperçoivent pas du secret et persistant appui qu'elle apporte à cette société qui s'en va et que nous voulons chasser sans retour (...). Celui qui tient la femme, celui-là tient tout, d'abord parce qu'il tient l'enfant, ensuite parce qu'il tient le mari (...). Il faut que la démocratie choisisse sous peine de mort : il faut que la femme appartienne à la science ou qu'elle appartienne à l'Eglise".

Ce texte bien connu appelle plusieurs remarques :

·         Il y avait effectivement égalité à l'école primaire, même si la scolarisation des filles s'est heurtée à bien des obstacles, du fait des mentalités d' une société profondément patriarcale.

·         Les Républicains n'avaient rien à envier aux cléricaux : J.Ferry considèrait qu'arracher les femmes à l'influence de l'Eglise était une nécessité; mais les programmes des premiers lycées de jeunes filles montrent le mépris qu'elles inspiraient. Une bonne dose d'économie domestique qui les préparerait à bien tenir leur ménage, surtout pas de philosophie ou d'études trop littéraires considérées comme éminemment viriles.

·         Cette conception de la femme n'était pas en rupture avec celles des acteurs de la Révolution française. Jusque là, la différence de sang ("le sang bleu" des aristocrates) justifiait les différences entre les individus, à partir de la fin du XVIIIème siècle, la différence de sexes se substitua de fait à la différence de sang.

La nouvelle sexualisation des corps fut à la fois une machine de guerre contre les inégalités fondées sur la naissance et le fondement de l'inégalité des sexes.

 

4/Femmes, enfants , colonisés...moins bien "dotés" par la nature

Les filles du peuple ont investi les écoles primaires supérieures et ont été rapidement utilisées pour le travail de bureau traditionnel lié à la "belle écriture" puis ont accompagné l'arrivée des machines (à écrire et à compter); les qualités qu'on leur attribuait étant "naturelles", point n'était besoin de les rémunérer comme des "qualifications".

Ainsi la nature "fait bien les choses", qui dote les femmes de qualités propres à leur sexe et certains enfants de dons ou aptitudes, innées elles aussi. Les pédagogues de l'époque considèraient l'enfant comme un bon sauvage et le sauvage comme un grand enfant, tous deux éloignés de la culture écrite l'un par son âge l'autre par son appartenance à une société de l'oralité. La politique coloniale des fondateurs de l'école républicaine a été assortie d'une volonté d'assimilation des populations indigènes, dont les éléments les plus "doués" et les plus dociles ont bénéficié d'un enseignement primaire et même parfois, très rarement, secondaire pour constituer l'encadrement nécessaire à la bonne gestion de l'empire. On est toutefois toujours resté bien loin d'une scolarisation de masse, mais cela servit tout de même d'élément comptable dans le bilan positif de la colonisation, que les législateurs de droite de 2005 essayèrent d'imposer aux enseignants d'histoire.

5/Des réformes pour démocratiser l'école ...

Le Front populaire prolongea la scolarité de 13 à 14 ans et nationalisa les diplômes mais c'est seulement 1943 sous le régime de Vichy que leur valeur fut garantie sur l'ensemble du territoire Des pédagogues novateurs du GFEN, Groupe français d'éducation nouvelle, Langevin et Wallon ont laissé leur nom au plan qu'ils élaborèrent à la Libération.,qui dans une exigence de démocratisation scolaire,indiquait:« l’enseignement doit offrir à tous d’égales possibilités de développement, ouvrir à tous l’accès à la culture, se démocratiser moins par une sélection qui éloigne du peuple les plus doués que par une élévation continue du niveau culturel de l’ensemble de la Nation. »

Pourtant le plan fut mort-né, alors que le contexte était favorable. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le capitalisme connaissait une période de croissance économique sans précédent, résultat des reconstructions d'après-guerre, des progrès sociaux arrachés par une classe ouvrière politiquement renforcée par sa participation à la Résistance et également d'innovations technologiques.

L'école incarnait alors le progrès et un possible instrument de promotion sociale. Les syndicats et des partis progressistes oeuvraient à des réformes d’unification de l’enseignement secondaire, qui ne classeraient plus les élèves selon leurs origines sociales mais selon leurs aptitudes et mérites individuels. En 1959 le décret Berthoin mit en place l’école unique, ce qui entraina l’obligation scolaire jusqu'à 16 ans, et la généralisation de l’entrée au collège ,ainsi que la création des BEP et BTS grâce à l’intégration de l’enseignement technique dans le secondaire

Dans les années 1970 la scolarité s'allongea avec la généralisation de la maternelle et l'allongement de l'obligation scolaire : Après le CM2 , les CES (Collèges d'enseignement secondaire), les CEG (Collèges d'enseignement général) ou encore les CET (Collèges d'enseignement technique) faisaient perdurer la séparation entre les élèves avec des programmes différents.

En 1975, la loi Haby instaura le "collège unique": l'enseignement qui juxtaposait les voies primaire et secondaire sans lien entre elles se mua en un système éducatif unifié composé de niveaux et de filières (générale technique et professionnelle).

Mais l’école unique impliquait la prise en charge de la sélection sociale par l’institution scolaire, et ce principe a structuré dès l’origine sa conception. "Ce n’est pas parce qu’on ouvre le collège", notait Berthoin dans les attendus du décret de 1959, "qu’on va accepter au lycée des milliers de jeunes qui n’ont rien à y faire". Ce n’est pas une école égalitaire mais une école dite de l’égalité des chances qui est ainsi construite.

6/... Mais qui ont laissé intactes les inégalités sociales devant l'école.

Les statistiques ont d'ailleurs montré dès le milieu des années 1960 que la prolongation générale des scolarités s’accompagnait du maintien d’inégalités précoces de parcours scolaires entre les élèves des différentes classes.

P. Bourdieu et J.C. Passeron ont contribué à révéler les processus de sélection et d’élimination scolaire à l’œuvre dans une école pourtant officiellement méritocratique. En montrant le rôle-clé de "l’héritage culturel" transmis par la famille, et en particulier de l’habileté à parler ou à écrire exigée par l’école, ils rejoignaient la critique de l’idéologie des dons. Contre la croyance commune en l’existence de capacités biologiquement déterminées, héréditaires et inégales qui expliqueraient les performances des uns et l’échec scolaire des autres, Lucien Sève et le GFEN montraient que l’intelligence n’est pas une substance dont chacun disposerait en quantité et en qualité variables en venant au monde.

7/"C'est par la diversification des filières de l'enseignement secondaire que se sont conjugués élévation générale du niveau de formation et renouvellement des processus de différenciation et de ségrégation sociale à l'école."

56% d‘enfants de cadre et 11% d‘enfants d’ouvrier obtenaient un bac général en 1960 ; les chiffres sont aujourd’hui respectivement de 72 et 22%. En outre, l'obtention d'un même diplôme ou l'atteinte d'un même niveau de formation de second cycle long peuvent dissimuler des différences importantes selon les établissements et les caractéristiques sociales de leur recrutement.

Or, si le sens commun continue d'associer l'échec scolaire à des inégalités sociales, des " handicaps socio culturels" ou à de supposés "dons", de nombreuses recherches sur le développement du langage et de la littéracie (c'est à dire la familiarité avec le langage écrit) notamment celles de Jean-Pierre Terrail, montrent que tous les enfants disposent des ressources linguistiques nécessaires pour réussir à l’école. Les processus inégalitaires se construiraient donc à et par l’école.

 

Conclusion :" le mythe est resté sur les façades"

Le recours à des vieilles recettes autoritaires, le recul sur les exigences d'élévation de la formation jusqu'à un socle minimaliste (2005) ne sont pas de nature à règler la question de l'échec scolaire massif des enfants des classes populaires. Pourtant celles-ci se sont adaptées rapidement aux transformations de l’école, pour affronter les transformations du marché du travail et de la société. Les filières et études supérieures sont encore largement "sexuées".

Pour reprendre une expression de l'historienne Michèle Riot Sarcey : le mythe est resté sur les façades et la République s'est soustraite à ses obligations. D'ailleurs, pour nombre de ceux qui s'y réfèrent avec la nostalgie de l'époque de Jules Ferry, le terme de République lui même est passé d'une acception progressiste à une acception largement conservatrice - de l'ordre public.

L'école de "l'égalité des chances" fondée sur la compétition a échoué. Les "ABCD de l'égalité "au titre et au contenu prometteurs ont été abandonnés.

L'école "commune", fondée sur une pédagogie qui s'appuie sur la conscience de l'égalité du potentiel des intelligences reste à construire.

 

Francine Perrot

Agrégée d’Histoire

Enseignante à la retraite

 

 

 

bibliographie indicative

Elisabeth Bautier et Jean-Yves Rocheix, L'expérience scolaire des « nouveaux lycéens » : démocratisation ou massification ?, Armand Colin, 1998

Pierre Bourdieu et Jean Claude Passeron, Les Héritiers, Les Editions de minuit, 1964

Gilles Moreau (coordination), Les patrons, l'Etat et la formation des jeunes, La Dispute, 2002

Antoine Prost, Du changement dans l'école - les réformes de l'éducation de 1936 à nos jours, Le Seuil, 2013

Jean-Pierre Terrail, Entrer dans l'écrit.Tous capables ?, La Dispute, 2013

 

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