Réseau école du Parti communiste français

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L’enfance, une diversité radicale

Paradoxes d’une loi
En 1990, la France ratifiait la Convention internationale des droits de l’enfant. Alors, que nous est-il arrivé, pour que l’Etat promulgue le 11 février 2005 une loi, censée répondre aux besoins d’aide réels des enfants scolarisés en maternelle, en primaire, ou au collège, les frappant du sceau du Handicap ? Que sont devenues nos fonctions tutélaires de Grands pour accompagner les Petits ?

Cette loi est venue orchestrer, en décrétant que tous les enfants devaient être inscrits à l’école, quels que soient leurs troubles ou leurs difficultés, une sélection, en répudiant outrageusement la dimension de la temporalité propre à l’enfance que chaque adulte participant à son épanouissement, devrait, dans sa pratique engagée, pouvoir prendre en compte.

 Pourquoi, se demande l’écrivain Annie Lebrun, le temps, de se reconnaître dans leur désir, de se le formuler, n’est plus donné à certains enfants qui se retrouvent, prématurément, par les voies des discours normatifs, révoqués, avant même d’avoir pu chercher et parcourir leur propre chemin, avant d’avoir pu donner sens à leur différence et accueillir la vie comme elle vient, pour continuer à s’y aventurer à leurs risques et périls ?

 Comment un enfant peut-il espérer construire sa place, sa singularité désirante à partir des lois du langage si les pratiques pédagogiques et soignantes sont soumises à des dérives autoritaires, à des fins normatives, lorsqu’elles piétinent son irréductibilité singulière et entravent l’imprévisibilité de sa vie ?

 Les idéaux républicains fondés sur des principes d’égalité, souscrivent aux principes non discriminatoires et se trouvent alors discrédités. Car l’Etat, en instituant dés l’âge de 3 ans, des méthodes de contrôle dans les écoles, méthodes prétendument au service d’une plus réelle égalité, transfigure son autorité en machinerie ségrégative. En transmutant l’avoir des difficultés en être handicapé, l’enfant est isolé dans sa famille ou marginalisé dans sa classe et son école ; il est celui qui déçoit ; il est frappé d’une assignation blessante à demeurer infériorisé et inféodé au discours d’un Autre arbitraire qui se prétend assez puissant ou assez sachant, pour orienter et déterminer une vie ainsi consignée.

La préoccupation politique légitime et valeureuse en son principe d’intégration de tous les enfants, nous donne à appréhender comment un principe qui pourrait faire autorité, peut révéler et déployer ses dimensions arbitraire et mensongère à partir de sa mise en acte, en créant, faute de moyens alloués, une inclusion excluante.

Avoir besoin d’être aidé par des pédagogues ou/et par des soignants, ne devrait pas instaurer un marquage discriminant. Or puisque dans les faits les promesses ou les intentions de cette loi ne sont pas tenues ou ne tiennent pas, la loi se réduit à une stigmatisation apparentée, un marquage péjoratif qui risque d’obturer de façon irréversible les possibilités de tissage des coordonnées qui préexistent au seul véritable apprentissage fondamental qui soit, si laborieux à conquérir pour tout un chacun : la reconnaissance de l’autre humain en tant que semblable mais néanmoins étranger, en tant qu’autre radical.

Comment éduquer/prendre soin, dans ce contexte de pénurie et d’insécurité ?
Nous vivons tous aujourd’hui dans la peur, plus ou moins sourde, d’un effondrement (6 millions de chômeurs, déconstruction de la valeur du travail et des acquis sociaux, multiplication des conflits armés…) Peurs et sentiments d’impuissance dont on voudrait néanmoins se déprendre en projetant sur la jeunesse les effets des agressions qu’on nous inflige.

Certes les enfants sont devenus plus violents mais notre monde est violent. Ils sont dits agités ou « hyperactifs » ou peu attentifs mais les adultes ont une disponibilité fragmentée, comme s’ils vivaient dans un état permanent d’urgence ; cette course contre la montre nous épuise et nous angoisse ; et cette angoisse qui nous taraude, nous ne voulons pas penser combien elle contamine aussi profondément les Petits. Nous préférons croire qu’ils manquent de concentration comme on pourrait souffrir d’un déficit enzymatique ou génétique alors qu’il n’y a qu’à parler avec leur entourage pour entendre le degré d’impatience et d’indisponibilité à leur égard, et entendre que leurs attitudes désordonnées n’est que le reflet de nos incohérences.

 Les enfants sont pris en otage dans des préjugés et des réalités de perte, attisés par des peurs.

 « La peur et le risque étant des registres inépuisables, on peut inventer toutes sortes de menace justifiant de nouvelles formes de sécurisation. La visibilité des appareils de contrôle contribue à ancrer dans l’opinion, la conviction de la réalité de la menace. (…) Ces vitrines de la puissance d’Etat permettent de montrer à la population ce qu’il en coûte de désobéir ou d’être exclu de la communauté des citoyens à part entière ».

 Croyons-nous vraiment les encourager à étoffer leur capacité d’initiative et de compréhension, s’il ne leur est pas offert par don d’accueil et d’hospitalité, cet espace vital nécessaire pour entendre comment l’histoire des autres se déplie dans leur propre histoire ? Comment ce qui peut nous lier est aussi ce qui nous sépare ? Comment la vie est creusée par l’absence qui construit en nous, le lieu d’où jaillira notre désir pour (se) réaliser ? Comment chacun appartient à l’unique espèce vivante qui rend présent ce qui n’est pas là, pour en fabriquer des objets de pensée et de partage ?

Etiqueter un enfant en tant qu’handicapé, représente un excès ou un abus de langage, un forçage de la langue. « Quand nous nommons le soleil, nous ne faisons pas autre chose que désigner l’astre qui nous éclaire, nous ne disons rien sur ce qu’est la lumière ». Quand nous nommons un enfant handicapé, nous ne désignons rien d’autre que son comportement, en voulant ignorer sa langue d’enfance et la nôtre. Parfois l’enfant en primaire ou au collège n’est plus nommé par son nom patronymique mais désigné par l’acronyme MDPH ! Et quand bien même cet étiquetage aura été supprimé, il continuera néanmoins à rester collé à l’enfant, par la parole des enseignants ou des directeurs d’établissement… !

Trop nombreux sont les enfants auxquels on ne concède le droit de rester à l’école, autrement qu’avec cet «estampillage » d’handicapé afin de leur attribuer dans la classe et à temps très partiel une auxiliaire de vie scolaire (AVS) sans aucune formation ou une classe à petit effectif d’inclusion scolaire (CLIS) où il manque tant d’enseignants volontaires. Ce qui en aucun cas ne peut satisfaire à la mission de transmission des apprentissages symboliques de l’école publique puisque nous savons tous combien un état de souffrance psychique vient annihiler toute appétence.

 Puisque l’Etat veut soumettre tous les enfants à ses grilles d’évaluation, la traque du « dysfonctionnement » à l’école va se monnayer, si les parents en sont d’accord, par l’étiquetage handicapé mental. Et malheureusement souvent les parents donnent leur accord. (Ce consentement n’est pas sans évoquer celui donné au mirage de l’évaluation des adultes dans le monde du travail). Ont-ils d’autre choix quand ils veulent eux aussi, comme leur enfant d’ailleurs, qu’il soit comme les autres ? Quand on leur dit que c’est pour son bien et qu’il n’y a pas d’autre solution, rien d’autre pour qu’il puisse rester à l’école ? Certains psychiatres et enseignants peuvent trouver ce maintien « très rassurant pour les parents » avançant l’idée « qu’il serait moins pire d’être étiqueté handicapé que fou ». Ces positions méritent-elles un débat puisque le manque dans sa réalité la plus manifeste est omniprésent ? Les manques de jardins d’enfants, de place en crèche, de Maisons vertes, de classes, d’enseignants, de places en hôpital de jour à petits effectifs, et cette réticence légitime à psychiatriser le mal être des enfants (lorsque la scolarisation ne prend aucun sens pour eux), poussent les professionnels de l’enfance à s’habituer à ces logiques d’exclusion. La folie ayant toujours été particulièrement dépréciée et pré- texte aux abus ségrégatifs les plus redoutables. Mais, si les enfants jugés trop malades pour être admis dans un hôpital de jour, se retrouvent à l’école (alors que la loi 2005 choisit leur orientation mais dans la pratique c’est l’établissement qui choisit), verrons-nous ces enfants parfois vraiment malades, devenir à leur insu ou à leur corps défendant, les «formateurs» de leur enseignant en les initiant à la complexité du devenir humain, à l’entendement des troubles de la vie psychique sur le comportement ? L’école ne pourrait-elle pas trouver des médiations innovantes auprès d’artistes, (conteurs, danseurs, sculpteurs....) pour contenir une douleur partagée, puisque l’enseignant est d’autant plus «empêché» d’exercer son métier que l’enfant est «empêché» pour trouver et prendre sa place d’élève ! Plutôt que de juger pour orienter, exclure ou éliminer la façon dont ces enfants nous affectent profondément, il y a lieu de s’interroger en équipe pour chercher d’autres recours, d’autres voies que celles de la stigmatisation qui de toute façon culpabilise consciemment ou inconsciemment les enseignants qui voudraient, je crois par leur choix de métier apporter, donner et non pas rejeter ou se laisser éprouver par de vifs sentiments de découragement ou d’impuissance(ce qui ne peut fabriquer en eux que malaise et tristesse voire agressivité).

Depuis la mise en place de la loi, les « demandes d’aides » MDPH ont été multipliées par 20. C’est dire que le nombre d’enfants qui expriment une réticence à l’autonomie, un retard de parole, une trop vive agitation, ou une dyslexie, bref, qui présentent aux regards des adultes qui les évaluent, un désordre, ne cesse d’augmenter autant que celui des gens qui perdent leur travail ! Seulement ces enfants étiquetés « handicapés » n’entreront jamais, à leur majorité, dans la case des « demandeurs d’emploi » !

Mais alors, que serait un enfant non handicapé ? Dans 15 ou 20 ans n’aurons-nous pas une France handicapée ? Ne sommes-nous pas tous susceptibles d’être ou de devenir ainsi catalogués et blessés narcissiquement quand on résiste à se plier aux normes d’une gouvernance technocratique ? Alors que ce sont ceux, qui produisent ces lois et qui les cautionnent, qui nous paraissent, au plus au haut point, souffrir d’un très grave trouble de la pensée !

L’abandon de tous ces enfants en souffrance psychique, ne vient-il pas témoigner de la profonde imposture de ces lois face aux principes égalitaires ? Ne vient-il pas chercher à faire croire à ceux que rien ne trouble, qu’ils ne pourraient garder leur place sociale qu’en supprimant celle des autres et plus particulièrement de ceux qui sont les plus fragiles ?

Trop d’enfants ne peuvent trouver à l’école, telle qu’elle est conçue actuellement, un quelconque bénéfice ou gain pour leur épanouissement et s’étiolent douloureusement dans leur solitude maladive alors que tous les enseignants que nous avons rencontrés, reconnaissent ne pas être formés pour leur venir en aide.

A bien considérer que tous les professionnels de l’enfance mais aussi de la relation humaine, se retrouvent actuellement dans le même bain, au plus près de ce que peuvent éprouver les enfants, aux prises avec les incohérences folles et dévastatrices de notre époque, n’aurions-nous pas à réaffirmer une solidarité intergénérationnelle, en respectant l’énigmatique de leurs troubles ? Aurions-nous si peur de cette génération dite montante qu’il faille la blesser encore davantage et l’humilier au point de pactiser avec un système qui semblerait marcher tout seul alors que tant de gens obtempèrent, laissent s’effectuer en toute bonne conscience, et participent à cette grande sélection honteuse ?

 S’il ne se produit pas un sursaut collectif de lucidité politique, une volonté de solidarité entre toutes celles et tous ceux qui ont choisi d’assumer auprès des enfants leur art d’en prendre soin, si nous ne reconnaissons pas la richesse qu’il y a à se laisser enseigner par la poésie des enfants, poésie qui convoque en chacun de nous, souvenirs et expériences des effets autoritaires infligés à nos dépens, comment pourrions-nous prétendre encore pouvoir transmettre en enseignant ou en soignant ?

Ne pourrions-nous pas oser l’amorce d’une réponse collective pour initier une école de qualité, en rappelant l’impératif pour chacun, si essentiel, qui consiste d’abord à écouter et à traduire ce qu’il éprouve, retrouve et pense en regardant et en écoutant un enfant quelque peu étrange ou bizarre ? Car, si les Grands ou supposés tels, se précipitent à vouloir discriminer en blessant les Petits, alors adviendra le temps d’un impossible accompagnement à devenir autre… Et tous ces enfants qui auront été humiliés par l’institution savante, ne pourront déployer en grandissant, que des sursauts de violence pour conforter leur sentiment d’existence.

Liliane Irzenski
Pédopsychiatre psychanalyste

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