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L’émancipation par le sport

Le sport : pratique éducative affirmée

 Le sport depuis son apparition en France, à la fin du XIXème siècle est, soit paré de toutes les vertus éducatives (faire du sport c’est s‘éduquer), soit délesté de toute responsabilité éducative en raison de sa proximité aux pouvoirs économiques et politiques (le sport est une courroie de transmission des valeurs du capitalisme).

 Cette analyse dichotomique est évidemment caricaturale et cache l’existence, dès la naissance du sport, d’une volonté de faire exister un « sport éducatif ». P. de Coubertin défend déjà cette idée en incitant à la pratique de plusieurs activités sportives. La création des fédérations sportives uni-sports au début du XXème siècle rompt avec la fédération omnisports de P. de Coubertin. Au sport éducatif multi activités prôné, les nouveaux dirigeants sportifs opposent un sport de compé- tition dans une discipline sportive particulière (la fédération de football nait ainsi en 1919). Cet éclatement en diverses fédérations spécialisées ne réduit pas à néant les autres fédérations affinitaires existantes, soucieuses de maintenir une valeur éducative au sport. Ainsi ce court retour en histoire du sport confirme que des fédérations unisports à vocation de performance côtoient sans cesse des fédérations affinitaires à vocation éducative explicite. Il est donc légitime que l’idée d’un accès de tous à ces pratiques soit affirmée. Education, démocratie, autonomie, émancipation, se lisent alors dans les discours, sans cependant que ces différents termes soient toujours bien qualifiés.

La démocratisation sportive
Le sport pour tous.

 Le sport pour tous est un des slogans massivement employé. Il est présent dans les discours de P. de Coubertin dès la naissance du sport en France mais également dans ceux des politiques responsables de la vie sportive. Comment faire que le sport, que les classes bourgeoises se sont approprié, puisse également apporter ses bienfaits aux classes populaires ? Le sport doit être ouvert à tous ceux qui souhaitent le pratiquer. La volonté de démocratiser est incontestable. Peut-on cependant se contenter de ce slogan ?

L’ouverture aux pratiques sportives, pensée par P. de Coubertin, n’entraine aucune réflexion sur les conditions de vie des pratiquants ni ne prévoie ou revendique des changements dans les conditions sociales des plus défavorisés. Ce slogan entérine les positions sociales et politiques en vigueur en proposant des activités sportives peu onéreuses aux individus des classes défavorisées. Cette ouverture vers les pratiques sportives se fait sans que le système économique et politique ne soit interrogé. C’est une avancée « démocratique conservatrice » si l’on peut s’exprimer ainsi. Tous pratiquent, mais selon leurs moyens.

Tous les sports pour tous
Un second slogan, moins souvent exprimé, demande à ce que tous les sports soient ouverts à tous. La discrimination, par l’argent en particulier, est ici combattue. Il s’agit alors d’offrir aux plus déshérités la possibilité d’accéder aux pratiques sportives jusqu’alors inaccessibles. La limite posée concerne cependant les effets à long terme de cet engagement. Ouvrir à tous la pratique de tous les sports ne certifie pas que les sports les plus onéreux deviendront le quotidien des moins favorisés. Elle peut cependant faire germer des envies et des engagements politiques militants.

Tous les sports pour tous au plus haut niveau de pratique
A ce manifeste est associée parfois chez les plus volontaristes et les plus militants l’idée de la pratique de tous les sports pour tous au plus haut niveau possible. Cette orientation relève d’une ambition politique majeure. Exigence de formateurs qualifiés, exigence des conditions de la pratique, exigence de moyens… Antoine Vitez et Jean

Vilar, dans le domaine de la culture, ont donné vie à cette orientation. Cette position est sans doute la forme la plus accomplie de la démocratie sportive. La démocratisation du sport pose évidemment en corolaire une série de questions qu’il est nécessaire d’aborder.

 Autonomie

 Il est fréquent d’associer exigence forte de démocratie et accès à l’autonomie. Les deux semblent aller de pair. De même, les termes d’autonomie et d’émancipation sont indifféremment utilisés dans de nombreux documents.

 Jacques Rancière interroge le phénomène de démocratisation en affirmant qu’aucune institution n’est elle même émancipatrice. Une institution existe dans un système qui lui donne reconnaissance. Les réducteurs des inégalités, ceux qui aident à la démocratie ajoute-t-il, maintiendront toujours leurs privilèges, sous couvert de les supprimer. Cette remarque salutaire permet sans doute de dire que la démocratisation est une condition de l’accès à l’autonomie ou à l’émancipation mais qu’elle ne les garantit pas. La démocratisation est de l’ordre du politique et du social. L’accès à l’autonomie et à l’émancipation concerne la personne.

Nous estimons cependant que pour préciser les questions que nous abordons, il est nécessaire de tenter une différenciation, même modeste, entre ces termes. Les travaux récents séparent actuellement l’autonomie et l’émancipation en qualifiant l’autonomie comme un espace de possibles, comme un moyen que l’ homme conquiert ou qui lui est offert. Ainsi, les efforts de démocratisation peuvent conduire l’individu à accéder à l’autonomie, c’est-à-dire à la maitrise d’outils mis à sa disposition pour assurer son propre développement. L’autonomie conduit-elle systématiquement à l’émancipation ? Cette mise à disposition de moyens ne garantit en rien la juste utilisation de ceux-ci à des fins de transformation de soi même.

Individualisme

Les différents ouvrages d’Ehrenberg montrent à quel point l’accès à l’autonomie non maitrisé conduit parfois les hommes à vivre des situations délicates. En reprenant l’argumentation de l’auteur, il semble donc qu’accéder à l’autonomie peut conduire à une déresponsabilisation de l’individu placé seul dans un monde dont il ne maîtrise pas les codes. L’individualisme apparait alors comme une voie regrettable de l’autonomie. Ainsi, les évolutions sociales des dernières décennies ont conduit les individus à ne plus croire aux idéaux et à se centrer sur eux-mêmes. Ce repli volontaire est en fait enfermement. Les relations aux autres sont utilitaires. L’absence de relations authentiques à l’autre conforte l’individu dans sa propre subjectivité. Cette subjectivité renforce l’isolement de l’individu du monde qui vit et se transforme. Laisser penser que l’individu est libre de ses décisions dans un monde non maitrisé conduit à la croyance en l’existence d’une culture personnelle du choix, chacun affirmant sa capacité à se diriger, à orienter ses actions sans contrôle, ni contraintes extérieures. Ce mode de réflexion est renforcé par le fait que les sociétés modernes sont, comme le rappelle Alain Ehrenberg, anthropologiquement individualistes parce qu’elles sont fondées sur le principe et l’idéal d’un individu souverain et égal à tous les autres, ce que ne réfute pas, à partir d’une autre lecture, Jacques Rancière. La solution aux problèmes rencontrés est en chacun de nous. Se développe ainsi « l’égoïsme possessif ». L’accès à l’autonomie n’ouvre donc pas systématiquement le chemin de l’émancipation.

Individuation

A ce stade de la réflexion nous estimons que l’accès à l’autonomie n’ouvre pas de liaison directe avec la recherche de l’émancipation. L’individuation est une forme prise par les individus qui conduit vers l’émancipation.

L’émancipation se différencie de l’autonomie ou plutôt en révèle une approche particulière. A l’approche individualiste de l’autonomie, peut être opposée une autre voie que les philosophes nomment l’individuation. L’individuation affirme l’émergence de la personne, la réalisation des potentialités de l’humain en l’homme. L’émancipation conduit à mettre en question toutes les formes d’asservissement, qu’elles concernent ses propres contenus intérieurs et les normes collectives qui, comme le souligne Bourdieu, nous marquent dès l’enfance. Cette phase de dissolution est nécessaire pour pouvoir atteindre un espace de liberté vis-à-vis de soi et des autres. Cet espace conquis ouvre accès à la responsabilité pleine et entière. L’individu émancipé n’est pas un être séparé des autres et centré sur lui-même. Au contraire, libéré de ses contraintes, il devient capable d’une relation vraie aux autres et d’un enrichissement par les autres. L’individuation est donc un processus éthique qui n’a jamais de terme.

 L’émancipation, c’est se donner des habitudes, des manières de percevoir et de sentir, des formes de pensée et de langage qui fassent de chacun, des participants actifs et responsables d’un monde commun. N’importe qui peut ce que peut n’importe qui. Il s’agit donc de mettre l’intelligence en possession de son propre pouvoir en révélant les capacités de chacun. Là où on localise l’ignorance, il y a toujours un savoir. Le processus d’apprentissage n’est donc pas un processus de remplacement de l’ignorance de l’élève par le savoir du maître, mais un développement du savoir de l’élève par lui-même.

L’émancipation met l’accent sur le principe d’unité et d’égalité des intelligences. Elle pose, comme centrale, la capacité d’autodépassement et affirme la possibilité d’inventer des futurs qui ne sont pas encore imaginables.

L’émancipation par le sport

 Ces approches des différents termes interrogent quant à l’action éducative à mener pour favoriser l’accès des élèves à ces formes de maitrise de soi et de transformation permanente. Il est encore une fois délicat de passer de principes généraux à leur mise en pratique. La pratique enseignante a ses propres règles et modes de fonctionnement. La théorie ne la rencontre pas en lien direct. Les réflexions menées précédemment sont des apports qui peuvent selon les sensibilités, les perceptions des enseignants, être comprises et mises en confrontation avec les cadres de référence habituellement utilisés.

 Avançons quelques réflexions complémentaires.

 La déclinaison de l’émancipation sur le plan de la pratique pose des exigences fortes. Elle demande du temps, des moyens, des formateurs qualifiés pour permettre le développement de chacun par lui-même, au maximum de ses possibles. Il faut être vigilant aux formes de pratique proposées. Un club, une fédération sportive, l’éducation physique et sportive, peuvent souhaiter démocratiser les APSA tout en maintenant certains de leurs membres dans une situation de dominés ou dans un rapport hiérarchique fort.

L’émancipation n’est pas compatible avec les voies de transmission directive. Elle n’adhère pas non plus à l’idéologie du « tout se trouve en chaque individu ». La création de soi ne se fait jamais ex-nihilo. La directivité et la non directivité sont effectivement des démarches qui contraignent les élèves à respecter des normes et des formes, ou à être placés face à leurs propres limites. Des potentialités existent en l’homme mais c’est par une confrontation à soi-même et aux autres hommes, à la culture, aux œuvres, (rappelons que le sport construit des œuvres) que l’homme se transforme. L’homme vit dans un monde de culture. Le sport y participe. C’est dans ce terreau qu’il puise ses propres voies de développement. On peut comme Michel Serres et d’autres penseurs, crier haro sur la compétition. Si l’on prend pour unique modèle celui du très haut niveau et de ses dérives (évitons cependant de n’accorder à la pratique sportive de haut niveau que des caractères négatifs, elle aussi peut être émancipatrice), il est alors aisé de montrer qu’il conduit à l’aliénation (aliénation par l’argent, aliénation par l’environnement, aliénation par l’absence de pensée critique). La compétition peut être facteur d’émancipation si elle est pensée comme une confrontation à soi, une confrontation aux autres sans que les règles de la civilité ne soient bafouées. La pratique sportive maitrisée apprend à se connaitre, à choisir en connaissance, à évaluer les effets de ses actions, à modifier après analyse, ses orientations. C’est une école de la responsabilité des choix effectués… En apprenant à se bien connaître et à se transformer, l’homme s’émancipe. Cette démarche demande à ce que les individus soient confrontés, dans leur pratique à des problèmes dont ils portent en eux la résolution, sans qu’ils en aient conscience. C’est par un réajustement permanent de ses potentialités que l’homme s’engage dans un processus émancipateur. En conclusion, l’émancipation est une démarche exigeante. Elle pose le primat du développement de l’homme par lui-même au plus haut niveau d’accomplissement possible. Le sport, comme tous les lieux de transmission, de confrontation humaine directe ou indirecte peut participer de cette exigence. Certaines fédérations sportives se sont engagées dans cette voie. Cette démarche couteuse apparaît, dans une perspective sociale délicate, comme une nécessité pour rendre l’homme toujours plus responsable de ses choix.

Yvon Léziart Professeur des universités à l’université de Rennes 2

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