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Les processus culturels de l’émancipation

On a l’habitude de réduire l’émancipation aux dimensions massives, spectaculaires et historiques des peuples en marche mettant à bas les rois ou les tyrans. On pense à la prise de la Bastille, au déplacement des femmes en direction de Versailles les 5 et 6 octobre 1789, à la prise du Palais d’Hiver en 1917.

On oublie ainsi que les grandes émancipations, dont l’évènement révolutionnaire reste le modèle de référence, sont souvent la convergence et l’agrégation de petites émancipations individuelles ou groupales, un peu comme les « grandes perceptions » de Leibniz (le souffle de la mer qui me submerge) sont la résultante de « petites perceptions » (ces milliards de vaguelettes et de gouttelettes d’eau qui s’entrechoquent mais que je ne distingue pas).

Une définition « modeste » de l’émancipation.

Nous faisons le choix d’une définition « modeste » de l’émancipation. S’émanciper, c’est sortir, aussi limité que cela puisse paraitre (une première prise de parole pour celui qui n’a encore jamais osé, une première signature de pétition…), de la place qui nous a été assignée par les rapports sociaux, le genre, l’âge, le handicap, la maladie, les accidents de la vie, quelques fois notre culture d’origine…

S’émanciper ne relève pas uniquement d’un choix libre et délibéré qui nous permettrait de sortir définitivement d’une situation de dépendance, d’assujettissement, d’aliénation ou d’asservissement. C’est à la fois un processus et l’aboutissement d’un processus. L’émancipation n’est jamais « acquise » pour toujours. Ce n’est pas un état sans retour en arrière possible. On ne s’installe pas dans l’émancipation même si on y prend goût et que l’on se dit « plus jamais comme avant !». Et ce processus, dans ses conditions comme dans son aboutissement, est lié à d’autres processus sans lesquels il n’y a pas de véritable émancipation : la conscientisation, l’augmentation de la puissance individuelle et collective d’agir, la transformation de soi et des rapports sociaux et politiques. Autant de choses qui nous conduisent à penser qu’on ne s’émancipe jamais seul.

 Du travail de la culture…

 Ce processus émancipatoire, comme tous ceux que nous venons de citer et qui y sont associés, est de nature culturelle. Plus précisément, il relève d’un travail dans lequel la culture est à la fois sujet-moteur et objet de l’émancipation. Qu’entendre alors par culture ? Sans pour autant nier l’importance de la culture au sens des manières de vivre – ce que Jean-Claude Passeron appelle « les styles de vie » extrêmement divers dans nos sociétés complexes – ni la culture au sens des « œuvres valorisées » - notamment l’art et le savoir scientifique -, il apparait que c’est la culture en tant que paroles porteuses de sens – et toutes le sont à leur manière – qui est principalement au travail dans les processus concourant à l’émancipation.

 « Les véritables exclus sont les exclus de la parole » dit Armand Gatti. Le desserrement de l’étau des assignations à résidence et des contraintes sociales passe donc par la parole comme acte psychologique à portée collective et politique. Où cela peutil commencer ? Dans la rue lorsqu’on parle de ses conditions de vie et de ses désirs ; à l’accueil de la MJC ou du Centre Social du quartier quand on relate les petits évènements du quotidien ; dans l’entreprise, en pause ou au moment des repas, quand on échange sur le travail ; dans la salle des professeurs quand les enseignants s’expriment sur leurs difficultés à transmettre leurs savoirs…

 Cependant, ces paroles peuvent rester lettre morte et nous laisser dans la plainte et la résignation si elles ne sont pas construites en savoirs partagés des situations vécues, cette prise de conscience critique indispensable au processus d’émancipation qui, loin d’être une lumière venue d’en haut, permet aux individus eux-mêmes de situer et d’identifier les causes et les responsables de ce qui les affecte et les contraint. Cette prise de conscience construite dans la confrontation des points de vue et des arguments, engage tout un chacun dans le nous et, à terme, porte les germes d’une possible action et organisation collectives.

Nous sommes là au démarrage d’un processus dont il est encore bien difficile de connaitre l’aboutissement. Peut-il se construire et avancer seul, d’une manière autonome, par ses propres forces et intelligences ? N’a-t-il-pas besoin de militants expérimentés porteurs d’une « culture » de la revendication et de l’organisation (nous sommes là dans le syndicalisme et les mouvements sociaux) ou encore d’animateurs-éducateurs (par exemple dans l’éducation populaire) ou de chercheurs privilégiant l’écoute et la formulation/reformulation des paroles en savoirs (comme le font les sociologues cliniciens) aptes à « fertiliser les désaccords » et à ouvrir des chemins inédits ? Sans aucun doute et nous y reviendrons.

 Mais l’émancipation ne peut faire un pas en avant décisif, tant du point de vue des acteurs qui y sont engagés que de celui des observateurs extérieurs, que si elle se traduit dans ce que nous appelons une « œuvre » par laquelle les individus parties prenantes du processus s’autorisent à faire ce qui leur paraissait préalablement difficile, voire impossible ou interdit. Quelle forme peut prendre cette « œuvre » ? La rédaction d’un texte commun que l’on rend public, la création d’un collectif ou d’une section syndicale dans une entreprise où il n’en existait pas encore, l’engagement dans une association de quartier porteuse de la parole des habitants, la mise en place d’un Théâtre-forum permettant de mettre en débat une question de société mais aussi une création artistique en amateur pour des gens qui n’étaient venus à la MJC ou au Foyer Rural que pour se rencontrer, rompre leur isolement ou pratiquer un loisir… De même qu’on ne doit pas ignorer les « petites » émancipations pour ne retenir que les « grandes », il faut juger les petites « œuvres » à la mesure des engagements et des situations de chacun si l’on ne veut pas réduire l’émancipation à une fraction de la population éclairée et convaincue de ce qui est bon pour les autres.

 ... à la puissance individuelle et collective d’agir.

L’œuvre témoigne à sa manière de ce qui fait corps avec l’émancipation et que nous nommons « augmentation de la puissance individuelle et collective d’agir ». Les individus y passent du « pouvoir sur » (potestas) - que l’on subit ou que l’on impose et souvent que l’on impose parce qu’on le subit – au « pouvoir de » (potentia), cette capacité amplifiée et nouvelle à faire. Et cette puissance d’agir se lit dans les comportements (par exemple la mobilisation, la prise de parole en public) et sur les visages. La tristesse, la résignation, la haine – ces fameuses « passions tristes » dont parle quelqu’un comme le philosophe Spinoza – font place à l’estime de soi, à la joie, quelques fois même à la jubilation communicative qui témoignent d’un nouvel imaginaire collectif porteur d’un autre avenir. Les éducateurs et les militants sociaux et politiques savent identifier ces signes indiquant la réussite d’un processus qui transforme les individus au point qu’ils peuvent devenir méconnaissables à leurs yeux et à ceux des autres.

Car c’est bien de transformation psychologique, sociale et politique dont il s’agit, au terme de ce processus riche et complexe de l’émancipation qu’un sociologue clinicien comme Pierre Roche nomme « subjectivation », cet état où les individus qui sont les produits de l’Histoire en deviennent les sujets acteurs, à l’image de ces femmes qui, en ces premiers jours d’octobre 1789, marchent sur Versailles. Mais ce qui marque l’histoire de l’humanité est tout aussi vrai d’exemples plus modestes et qui ne font souvent mémoire que pour un nombre plus limité de personnes.

Voici un de ces exemples qui peut éclairer notre propos : l’Université Populaire-Laboratoire Social de la MJC de Ris-Orangis part de ce qui affecte les gens (la disparition des commerces de proximité, la violence à l’école et autour de l’école, la dégradation des relations intergénérationnelles…), crée un petit groupe de travail qui élabore un guide d’entretien permettant de recueillir paroles et témoignages sur les marchés, dans la rue, dans les cages d’escalier… Ensuite, ce maté- riau alimente la réflexion, permet d’ouvrir un large débat, de construire des propositions de solutions et des interpellations en direction des pouvoirs publics et privés. Un expert peut être sollicité pour apporter des éclairages mais il n’intervient qu’au moment où les acteurs impliqués dans le processus jugent que c’est utile et pertinent. A tous moments, la culture de chacun est au travail sous des formes diverses : appréciation d’une situation qui pose problème, premières réflexions collectives, élaboration d’un guide d’entretien et recueil de points de vue, construction de savoirs faisant le lien entre les situations vécues et des questions de société plus géné- rales, débats publics contradictoires, formulation de propositions et d’interpellations, délibérations sur ce qu’il convient de faire, réalisation d’œuvres sous des formes diverses (écrits, expositions, reportages vidéo…).

 Deux questions se posent. La première est de savoir comment on passe de l’émancipation individuelle à l’émancipation collective dans laquelle les femmes et les hommes construisent de nouveaux droits et deviennent « auteurs-acteurs » de l’Histoire. Nous pensons y avoir, en partie, répondu en montrant que, dès le partage de la parole, la confrontation des points de vue et la co-construction des savoirs, chacun fait un pas vers le collectif et vers une communauté d’action. A cela, il faut ajouter que l’évènement (le renvoi de Necker en 1789, la prise des canons de Montmartre, le 18 mars 1871…) qui fait sens, joue un rôle de déclencheur d’un plus large mouvement d’ensemble. Mais, précisément, l’évènement ne peut faire sens que grâce à un processus culturel préalable d’émancipation comme les Cahiers de doléances de 1788-89 qui sont un grand moment d’expression et d’éducation populaire, ou encore par cette « dimension culturelle du mouvement ouvrier » (Luc Carton) qui tout au long du 19ème siècle a ouvert de nouvelles perspectives sociales et politiques. Ainsi la culture y trouve toute sa fonction historique d’ « attribution de sens » c’est-à-dire d’analyse critique des situations et de direction dans un processus de transformation.

La deuxième question concerne les acteurs sociaux, culturels et politiques de l’émancipation. Nous pensons aux militants chevronnés, aux « professionnels de la révolution», aux éducateurs populaires, à certains intellectuels et artistes engagés… On ne peut ni ne doit attendre d’eux qu’ils apportent, en quelque sorte « clé en main », l’émancipation sous la forme d’une lumière extérieure venant d’en haut qui conduirait les « masses » vers un avenir radieux. Ils doivent accompagner, faciliter et non guider, se tenir derrière ou sur les cotés mais jamais devant ceux qui s’engagent dans un processus d’émancipation. A la différence du maitre affranchissant son esclave, la véritable émancipation ne saurait être octroyée mais conquise. Souvenons-nous des premiers mots des statuts de l’Association Internationale de Travailleurs (1864) : « L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

Christian Maurel

Sociologue, ancien délégué régional de la Fédération Française des Maisons des Jeunes et de la Culture et professeur associé à l’Université de Provence.
Co-fondateur du collectif national « Education populaire et transformation sociale ».

Derniers livres parus :
 Education populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation, L’Harmattan, 2010
Horizons incertains. D’un monde à l’autre, L’Officine, 2013 (roman).

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