Réseau école du Parti communiste français

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Vers la fin de l'école maternelle ? Coups de clairon, coups de menton et coups de bâton...

Blanquer affiche la volonté de « repenser l’école maternelle ». Sans évaluation préalable des nouveaux programmes de 2015 , il a convoqué en mars dernier des assises de la maternelle supervisées par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik.

Le coup de clairon. La maternelle obligatoire à 3 ans, effet d’annonce

Proclamer la maternelle obligatoire à partir de 3 ans enfonce une porte déjà ouverte : en 2016, seuls 2,4% de la classe d’âge n’ont pas été intégrés à la petite section : il s'agit en partie d'enfants handicapés qui ne peuvent être accueillis, faute d’auxiliaires de vie scolaire (AVS) dans les écoles.
Mais en mettant l'accent sur la scolarisation des 3 ans, le ministre fait coup double. Il reprend une revendication traditionnelle à gauche, en l'amputant de deux volets essentiels en ce qui concerne notre projet communiste : la possibilité d'entrer à l'école dès l'âge de deux ans ; l'allongement de la scolarité par les deux bouts jusqu'à 18 ans, qui inscrit clairement les apprentissages préélémentaires dans un processus continu et cohérent d'élévation de la formation initiale, au lieu d'en faire un monde à part. Brouillage idéologique fondateur de LREM.
Il centre l'attention sur un objectif déjà largement atteint, ce qui permet d'occulter les zones d'ombre : régression de la scolarisation des 2 ans ; effectifs des classes élevés ; réduction du temps scolaire en maternelle aussi ; suppression de classes en milieu rural ; floraison de structures privées. Au final, c'est bien à une dégradation de l'accueil dans le système scolaire public des moins de 6 ans, comme de leurs aînés, qu'on assiste. Habituel maquillage par effet de communication.

Le coup de menton. Comment Blanquer instrumentalise la « science ».
L'organisation des assises illustre de façon frappante les reculs démocratiques actuels. À monarque providentiel, penseurs labellisés. Pour « repenser la maternelle », pas besoin des enseignants ni de leurs représentants : on est allé chercher le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, chargé de révéler d’en haut la vérité scientifique sur la petite enfance. Mépris de la pratique enseignante, mépris de la recherche collective, de ses approches plurielles, mépris des débats contradictoires… Les soi-disant « assises » de la maternelle illustrent une nouvelle fois la dangereuse tendance de Blanquer à convoquer au service des visées politiques du pouvoir la seule science qui l’arrange.
Que dit cette science ? Qu’une éducation heureuse est centrée sur le bien-être individuel, fondé sur une relation harmonieuse avec l'adulte, l’« attachement ». L’enseignant n’a pas besoin d’une formation jugée « trop intellectuelle », il doit simplement aimer les enfants et savoir faire preuve d’empathie. Il suffit d’avoir passé quelques heures dans une classe pour comprendre le désastre auquel de telles déclarations peuvent conduire. Mais on voit aussi leur utilité : plus besoin de former les enseignants, c’est autant d’économies de faites.
Des enseignants moins formés, ce sont aussi des exécutants plus dociles. Charge au ministre d’édicter d’en haut ce qu’il faut déverser dans les cerveaux des enfants heureux. On saura par exemple en lisant ses récentes instructions aux enseignants que rien ne vaut de chanter « un deux trois j'irai dans les bois » pour approcher la numération... Comme si on pouvait apprendre ce que c’est qu’un nombre, comprendre ce que c’est que compter, en récitant une suite de mots. On retrouve le cocktail caractéristique de Blanquer : autoritarisme et réaction au service du libéralisme.
On est bien loin des enjeux et des défis de l’école maternelle. Silence sur la formidable révolution que représente pour un enfant qui entre à l'école la découverte d'un univers nouveau. Aucune piste pour mieux comprendre ce qui se passe dans la classe, ce que l'élève engage dans son activité individuelle et collective. Le rôle du groupe se résume à des interactions comportementales, il n'est jamais lieu de construction des savoirs. La difficulté d'apprentissage n'est jamais pensée comme un moteur de l'activité pédagogique, mais comme le handicap honteux de ceux qui rencontrent dans leurs pauvres milieux des millions de fois moins de mots que les autres, chiffre implacablement martelé.
Et pourtant, la sécurité intellectuelle, c'est bien le sens donné aux tâtonnements, aux étonnements, aux questions, pas l'engluement ni le conditionnement. Et c'est possible, pour peu qu'on donne aux enseignants la formation nécessaire pour créer des situations d'apprentissage permettant une socialisation scolaire commune des expériences singulières. Ce n'est pas spontané, et c'est un métier.
On voit comment un tel positionnement rencontre la vision politique macroniste de la société. À l’école comme au travail, il ne s’agit pas d’apprendre, de progresser, de construire collectivement des activités qui ont du sens… mais simplement de mettre chacun à sa place en fonction de ses capacités individuelles. Il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien – dès la maternelle. Pour les premiers, de gentils enseignants empathiques suffiront à leur développement. Pour les autres, l’école leur fera connaître dès leur plus jeune âge ce qui est bon pour eux. La seule ambition pour ceux-là, avouée tout crûment dans l'introduction de Cyrulnik, est d'éviter qu'un état de relégation intellectuelle excessif n'en fasse des boulets vivant d'assistanat. La sécurité affective, oui, mais la justice sociale, l’égalité, l’émancipation collective, sûrement pas !

Le coup de bâton. Dénaturer l'école maternelle et rogner sur la dépense publique, effets d'aubaine.
Valoriser l’empathie au détriment des savoirs, c’est brouiller les spécificités professionnelles des différents métiers qui interviennent auprès de la petite enfance. Blanquer préconise ainsi l'intervention accrue de personnels moins qualifiés et donc moins payés que les professeurs, les ATSEM (voir encadré). Autant d'économies sur les recrutements… et de transfert de charges sur les communes, puisque les ATSEM sont des fonctionnaires municipaux. Encore un facteur d’inégalités entre les territoires : quelles villes ont les moyens de rémunérer un ATSEM pour chaque classe de maternelle ?
En faisant dépendre la réussite scolaire de facteurs humains relationnels ainsi que des évolutions biologiques des enfants, l'analyse proposée au nom de la science permet d’évacuer toute la question sociale des moyens, qu'il s'agisse des effectifs de classe, de la gratuité, de la santé, du coût d'une formation de qualité...
Réduire l’ambition de l’école au développement de capacités « naturelles » des enfants, renoncer au projet d’une ambition commune à toutes et tous, c’est légitimer la casse de l’école commune et le développement du marché des écoles « différentes » - ces écoles qui prennent prétexte de pédagogies alternatives pour vendre aux parents le confort de l’entre-soi. L’école obligatoire dès 3 ans est un très gros cadeau à ces écoles privées : les municipalités devront maintenant leur verser les mêmes subventions que celles versées aux maternelles publiques ! Le gouvernement facilite ainsi le transfert de l’action publique à destination des jeunes enfants vers des structures d’économie libérale basées sur des appels d’offre, au détriment de la démocratisation des apprentissages.
À terme, comme le suggère la rapport de France stratégie (voir encadré) c'est bien le modèle français de l'école maternelle qui est menacé.

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